Jusqu'où les compétences dans le monde animal peuvent-elles se comparer à celles de l'espèce humaine? Les études toujours plus poussées des diverses espèces qui peuplent notre planète continuent de nous réserver des surprises.

Depuis maintenant plusieurs décennies, nombreuses sont les études ayant conduit les éthologues à revoir cette fameuse frontière qui est sensée séparer l'Homo Sapiens de toutes les autres espèces animales. Qu'il s'agissent des observations de Jane Goodall dans les années 1960 sur la fabrication et l'utilisation d'outils chez les chimpanzés ou de celles qui ont mis en évidence, chez diverses espèces, la faculté d'agir en projetant le résultat de leurs actions dans le futur comme c'est le cas chez certaines espèces d'écureuils et de corvidés qui cachent de la nourriture pour pouvoir la récupérer plus tard. Dans ce dernier cas de figure, la stratégie de certains individus va même au-delà : en tenant compte du fait qu'ils sont observés par des membres de leur communauté, ils reviennent plus tard pour cacher leur butin à un autre endroit afin de prévenir le vol de celui-ci1.

Parmi bien d'autres travaux qui pourraient être cités concernant les facultés animales, on peut mentionner l'intelligence collective. L'exemple emblématique est celui des insectes sociaux mais on en retrouve la manifestation chez bien d'autres espèces, chez les mammifères notamment, à travers le comportement de chasse en groupe (loups, hyènes, orques, dauphins...), de défense des petits (et des individus affaiblis par une blessure) par une action concertée du groupe face à des prédateurs (éléphants, bœufs musqués...) ou de fuite (cri d'alerte reconnu par le groupe).

L'intelligence collective par-delà les générations              

Notre espèce se distingue certes par la possibilité de transmettre des informations à des descendants qu'elle n'a jamais rencontrés. Ce faisant, cette potentialité a ouvert la voie à la réalisation de travaux pouvant s'étendre sur des siècles donnant lieu au final à des œuvres qui, aujourd'hui encore, marquent notre imaginaire collectif. Les grandes cathédrales de style gothique, dont la construction s'est étendue, pour chacune d'elles, sur plusieurs siècles, en constituent des exemples les plus aboutis. Pour ce faire, il a fallu que plusieurs générations d'individus collaborent de façon à poursuivre jusqu'à leur achèvement les travaux qui avaient été commencés pour édifier une construction. Pour parvenir à ce tour de force, il a fallu que l'évolution mette en place une autre forme d'intelligence collective que j'appelle l'intelligence transgénérationnelle.

On est loin ici des réalisations qu'on peut observer dans la nature. Pour autant, peut-on affirmer que cette forme d'intelligence collective est exclusive à notre espèce? Il serait imprudent de l'affirmer sans aucune vérification. Au premier abord, on serait tenté de penser que le langage voire même l'écriture ou à tout le moins une forme de communication très élaborée doit être nécessaire pour accomplir ce genre de prouesse sinon comment connaître les intentions de ceux qui nous ont précédés et qui ne sont plus là pour nous les communiquer? Faut-il alors que soit présente une activité culturelle pour que puisse être établie une continuité étalée sur une très longue période nécessaire à l'émergence de cette forme d'intelligence?

Un article de Walter D. Koenig, publié en mars 1988 dans la revue La Recherche, intitulé La reproduction communautaire chez les oiseaux2, m'a fait découvrir qu'au moins une espèce à part la nôtre nécessite la collaboration de plusieurs générations d'individus. C'est manifestement le cas du pic glandivore ou pic des chênes (Melanerpes formicivorus). Cet oiseau, dont on peut observer le mode de vie communautaire, est présent en Amérique centrale, au Mexique et dans le sud-est des États-Unis. Cette espèce a la particularité de constituer des réserves de glands entreposés dans des trous percés dans le tronc d'un arbre. Ces « "arbres à réserve" sont essentiels à la survie de chaque communauté lorsque les insectes se font rares durant la saison froide. Tous participent à l'approvisionnement de cette réserve. Une fois constitué, ce "grenier à glands" devient une ressource communautaire où chaque membre du groupe est autorisé à y puiser les ressources alimentaires dont il a besoin. Mais avant cela, les pics des chênes doivent au préalable y percer des trous dans le tronc d'un arbre; or chaque individu ne creuse que quelques trous par année qui s'ajoutent à ceux qui ont déjà été creusés les années précédentes. Les arbres à réserve des pics des chênes peuvent contenir des milliers voire des dizaines de milliers de ces trous », écrit Koenig. Et l'auteur de préciser qu'ils sont l’œuvre de plusieurs générations. Le point important est que ces cavités percées par les individus de ces générations passées continuent de servir pour l'entreposage des glands3. Il s'agit donc bien d'un travail collectif remplissant une fonction pour cette communauté qui s'est réalisé sur plusieurs générations. 

Cet exemple nous montre une fois de plus la prudence dont on doit faire preuve avant de clamer l'exclusivité d'une aptitude particulière pour notre espèce. La vie est foisonnante de possibilités et reste, pour une large part, inexplorée. Il convient aussi de prêter attention aux études du passé ayant été réalisées : tout comme pour les collections qui dorment dans les tiroirs et sur les étagères des musées, elles peuvent contenir des informations du plus grand intérêt.