L'urbanisme durable, et en particulier l'aménagement durable des quartiers, repose sur une longue histoire de recherche et d'expérimentations en matière d'urbanisme, d'ingénierie environnementale, d'architecture et de sciences sociales. Au début du 20e siècle, des visionnaires comme Ebenezer Howard, un urbaniste anglais, imaginaient déjà des Cités-Jardins comme un moyen d’intégrer la nature à la vie urbaine, entravée par l’insalubrité et les épidémies. Des décennies plus tard, au début des années 70, la prise de conscience mondiale concernant la dégradation de l’environnement et le caractère fini des ressources ont ajouté les considérations écologiques aux objectifs de durabilité des espaces urbains.

***

Par Audrey Tanguy, stagiaire postdoctorale au LIRIDE

De par cette évolution multidisciplinaire, de nombreuses définitions et applications du concept de quartiers durables existent à l’heure actuelle. En théorie, il existe un consensus scientifique sur le fait que la durabilité comporte quatre composantes distinctes : économique, environnementale, sociale et institutionnelle. En pratique, ces composantes peuvent être sujettes à interprétation et avoir des significations différentes selon les parties prenantes du projet. Par exemple, un quartier « social » peut désigner en même temps un espace qui promeut la justice sociale et un lieu propice à plus de socialisation entre les résidents. L’orientation que prendra le quartier dépendra alors des aspirations et motivations des acteurs engagés dans sa planification.

Objectif du travail de recherche et résultats

Quelles sont ces orientations pour les initiatives voyant le jour au Québec ? En particulier, quels aspects de la durabilité sont mis en avant et, au contraire, délaissés par les promoteurs de quartiers durables ? Voici quelques éléments de réponses à ces questions. (Pour plus de détails, consulter cette publication)

Dans un premier temps, afin d’obtenir le profil des quartiers en matière de durabilité, il a fallu définir un cadre d’évaluation de la prise en compte des concepts durables à partir de la description des projets. Ce cadre a été construit autour de dix types d’aménagement urbain qui réfèrent chacun à un archétype de quartier durable (quartier compact, autonome, mixte, etc.). Dans la pratique, on peut considérer qu’un projet de quartier est une combinaison plus ou moins intégrée de ces différents types d’aménagement. Ce cadre a ensuite été utilisé pour établir le profil de 29 initiatives de quartiers durables au Québec.

La moyenne des profils pour l’ensemble des initiatives recensées est présentée dans la Figure 1 et, à des fins de comparaison, le profil théorique d’un quartier qui afficherait tous les aspects de durabilité est indiqué. Il est ainsi possible d’observer une priorisation claire de plusieurs éléments. Les considérations environnementales telles que la compacité (réduction de l’étalement urbain), la réduction de l’empreinte environnementale et la proximité avec la nature sont privilégiées dans la majorité des projets. La qualité de vie, axée sur les notions de confort et bien-être des résidents, est également un élément largement mis en valeur par les promoteurs. À l’inverse, d'autres aspects sociaux sont sous-représentés dans les profils étudiés, en particulier la gouvernance participative (consultation des citoyens, gestion collective du quartier) et la transmission des connaissances et pratiques. Ces résultats montrent qu’un écart existe entre ce qui constitue un quartier durable et ce qui est commercialisé ou promu comme tel.

image2
Figure 1: Moyenne des profils d’initiatives de quartiers durables au Québec (n=29)

Perspectives

Cet écart n'est néanmoins pas surprenant : la plupart des projets analysés ont été créés par des promoteurs privés (en particulier les projets de grande envergure), qui ont un contrôle limité sur la phase post-construction du quartier dans laquelle la dimension sociale prend toute son importance. Afin d’obtenir des profils de durabilité plus complets, il est donc indispensable que les pouvoirs publics encouragent différentes parties prenantes à prendre part à la création, à la mise en œuvre et au fonctionnement des quartiers.

Dans cette optique, une analyse plus fine différenciant les cas d’étude par taille offre des perspectives intéressantes (voir la publication originale pour plus de détails). Ainsi, des individus ou groupes d'individus engagés ayant fondé de petites communautés au Québec ont montré comment la relocalisation de la production alimentaire et/ou énergétique peut créer des opportunités d'éducation et d'apprentissage ainsi qu’une participation plus forte des résidents. Dans un quartier de Montréal, une approche conjointe de la planification entre une entreprise publique, un cabinet d'architecture, des promoteurs privés et des comités de citoyens a permis de créer un quartier autosuffisant sur le plan énergétique et géré collectivement grâce à la création d’un organisme sans but lucratif. Dans d'autres cas, les municipalités peuvent agir en complément de la vision portée par les promoteurs en faisant participer les résidents au-delà de l'achèvement du projet, par exemple au moyen de mécanismes encourageant de meilleures pratiques durables (charte communautaire, réunions locales).

Ainsi, ces résultats suggèrent qu’une approche intégrée de la durabilité des quartiers implique la mise en relation de différentes perceptions, ou visions, partagées par différents acteurs d’un projet. À cette fin, l’analyse et la comparaison de profils multifacettes, telles que réalisées dans cette étude, permettent d’identifier les actions à mener pour inclure des aspects jusqu’alors négligés lors de la planification.

Audrey Tanguy, stagiaire postdoctorale au LIRIDE (Université de Sherbrooke)