Ces jours-ci, je suis en train de préparer le dernier club de lecture de mon livre Notre cerveau à tous les niveaux qui aura lieu mercredi le 27 mai à 19h au bar Les Sans-Taverne du Bâtiment 7 (1900 rue le Ber, à Montréal), toujours dans le cadre convivial de l’UPop Montréal. De la première rencontre qui portait sur le « connais-toi toi-même » de Socrate à l’heure des sciences cognitives en mars 2025 jusqu’à celle du mois dernier sur notre espèce si culturelle pouvant être tirée vers le meilleur ou vers le pire, le temps est venu de « boucler la boucle » avec l’une des questions qui traverse l’épilogue du bouquin : on est qui, nous, finalement ? Avec tout ce qu’on a pu mettre dans notre sac à dos durant ce long voyage, on va pouvoir maintenant revenir à la question initiale de notre démarche, celle de notre subjectivité. Cette subjectivité qui, pour la comprendre, nous a obligé à nous intéresser à notre corps et en particulier à notre système nerveux, en retraçant la longue histoire de son émergence. Et ce, tant à l’échelle du temps long de l’évolution, qu’à celle d’une vie durant le développement d’un individu. Cette question du « soi », on verra qu’elle en soulève inévitablement une autre qu’on avait repoussée lors de notre 11e rencontre où elle est abordée dans le livre : celle du libre arbitre ! Quel est donc ce « soi » qui, en plus, se dit libre ? C’est cette ultime question qu’on abordera dans la deuxième heure de notre dernière rencontre, et dont je détaillerai les principales critiques dans mon billet de la semaine prochaine. Car vous ne pensiez tout de même pas qu’après tous les « tours » qu’on a vu que notre cerveau était capable de nous jouer, le sentiment de libre arbitre allait s’en tirer intact, quand même !
Cette semaine, je me contenterai donc de vous exposer les grandes lignes de la première partie de ma présentation sur la question du « soi »… en soi ! On est qui, donc, finalement ? Pour aller droit à la conclusion à laquelle nous a mené la grande quête de ce bouquin, je dirais que
« Une personne humaine est maintenant considérée comme ce système dynamique complexe d’un cerveau-corps indissociable de son milieu et qui fait l’expérience intime de ce sentiment d’être « soi ». »
C’est ce que suggère le schéma de la philosophe Saneke de Haan en haut de ce billet. Je l’ai toujours aimé car en plus d’évoquer la boucle sensori-motrice « personne-monde », les quatre cercles gris qui représentent les quatre dimensions de notre existence sont littéralement fusionnés les uns dans les autres, marquant ainsi leur caractère indissociable. En d’autre termes, un être humain, c’est tout ça, tout le temps !
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De ces quatre dimensions de la personne découlent au moins quatre niveau de notre « moi » que je déclinerai ensuite en m’inspirant de ce schéma.
Il y a d’abord notre identité corporelle qui nous vient du fait d’avoir un « cerveau-corps ». Et l’on verra à quel point cette identité corporelle, qui est une base importante de notre conscience de soi, ne nous est pas donnée d’avance, mais qu’elle est continuellement construite grâce à l’intégration multi-sensorielle.
Il y a ensuite l’expérience subjective qu’il y a un « soi » qui commande à nos actions. Et nous verrons cette fois à quel point cette forte impression que l’auteur de nos actes est bien nous-mêmes, et pas un autre, amène un sens de la responsabilité individuelle qui contribue à la cohésion d’un groupe humain. Le fait que certaines circonstances nous amènent à nous sentir moins l’agent à l’origine de nos actions va aussi être un des éléments qui va nous amener à reconsidérer la notion de libre arbitre…
Nos interactions avec les autres génèrent aussi un « soi social » qui est intimement lié à notre « soi narratif », le récit qu’on a sur nous-même. Comme le disait le généticien Albert Jacquard : « Je dis “je” parce que tu m’as dit “tu”. » Autrement dit, on est dans une large mesure la somme des perceptions de nous-mêmes que nous renvoient les autres. Et encore une fois, ça nous donne l’impression très vive qu’il existe bel et bien un « je », un agent social unifié qui est l’acteur de ma vie dont je peux raconter le récit grâce à ma mémoire autobiographique.
Enfin, nos capacités de réflexion existentielle peuvent nous amener à penser que nous avons de multiples « soi » où chaque expérience génère une succession d’états cérébraux particuliers qui se succèdent et s’enchaînent. Francisco Varela parlait de différents « moi virtuels » qui nous permettrait de mieux fonctionner socialement, dans le sens où on dispose de tout un arsenal de « moi » capable de faire face adéquatement aux situations familières de notre vie. Des « micro-identités » associées à autant de « micro-mondes »…
Son collègue et ami Evan Thompson constate pour sa part que nous sommes littéralement ces différents états cérébraux qui alternent et se succèdent constamment. Pour lui, il faut se rendre compte que le « soi » n’est pas tant une chose ou une entité illusoire, mais le processus même d’un « I-making », où le « moi » n’est pas différent du processus qui le constitue.
L’expérience d’un « soi » devient alors une construction dynamique incluant plusieurs aspects, notamment : une conscience du temps qui passe, un soi narratif qui peut explorer cette temporalité-là, et un soi social qui a besoin de partager ces différentes expériences subjectives.
Voilà donc quelques éléments de discussion qui, je l’espère, donneront le goût à votre « soi narratif » de joindre le « soi social » de cet ultime club de lecture…





