Le nouvelle adaptation d’une populaire série télévisée des années 1970, La Petite maison dans la prairie, a rappelé récemment à quel point le matériau original —une série de livres pour enfants— avait considérablement embelli la réalité. Mais ça a aussi permis à des chercheurs en sciences sociales de rappeler à quel point cette réécriture de la réalité aura eu une influence sociale et politique durable.
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Ces livres « ont posé le canevas » d’une partie de l’idéologie conservatrice moderne, soit celle qui, sous l’étiquette dite « libertarienne », s’oppose à toute forme d’intervention gouvernementale dans l’économie, avait écrit dès 2016 l’historienne et auteure Christine Woodside. Par son immense succès populaire, la série Little House (1932-1943) a même « contribué à financer » la montée de cette idéologie, poursuit Woodside, qui a publié un ouvrage intitulé ironiquement Libertarians on the Prairie.
Pour le mouvement conservateur des États-Unis, ces livres « ont contribué à un grand virage » consistant à prendre ses distances d’un temps où l’on mettait avant tout l’accent sur la richesse, pour plutôt « mettre l’accent sur le pouvoir de l’individu de faire ce qu’il veut ».
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Les historiens Naomi Oreskes et Erik Conway, de l’Université Harvard et de l’Université de Californie, ont consacré à ce virage un livre intitulé The Big Myth, en 2023: ils y offrent un tour d’horizon des stratégies de propagande qu’ont employé différents groupes à travers le 20e siècle, des compagnies manufacturières jusqu’à des politiciens et des économistes. Ces stratégies visaient à l’origine à faire disparaître les politiques instituées pendant la crise économique des années 1930 par le président Franklin D. Roosevelt, sous l’étiquette de New Deal. Au coeur du message de ces opposants: la liberté de marché est intouchable, toute forme de restriction est « une pente glissante vers la tyrannie ». « La liberté d’expression, la liberté de religion et la liberté d’entreprise sont inséparables », résumait l’Association nationale des manufacturiers en 1939.
Leurs stratégies ont pris diverses formes : adapter des livres d’une poignée d’économistes choisis (Ludwig von Mises, Friedrich Hayek), et faire en sorte qu’ils soient abondamment distribués, financer des émissions de radio, des contenus scolaires et populaires. Or, parmi les auteurs les plus influents du mouvement, on retrouve Rose Wilder Lane, la fille de Laura Ingalls Wilder : cette dernière avait écrit la première version de ce qui deviendraient les huit livres pour enfants de la série Little House, mais c’est sa fille, Rose, qui a « métamorphosé » le tout en un regard sur le passé qui a eu une influence durable sur l’opinion publique et sur la politique.
Avant cela, Rose Wilder Lane avait eu l’occasion d’écrire à quel point elle détestait le New Deal. Mais ses prises de position allaient beaucoup plus loin : c’est le concept même de gouvernement qu’elle détestait, y voyant une attaque contre la liberté individuelle. Pour Lane, résument Oreskes et Conway, « la démocratie ne peut pas fonctionner, parce qu’elle implique toujours l’usurpation de la liberté individuelle ».
Cette idéologie s’est transposée dans sa réécriture des livres de sa mère : la vie difficile de la famille Ingalls dans les années 1870-1880, sur des terres agricoles ingrates de l’ouest, marquée par des échecs, a plutôt été présentée, sous sa plume, comme un symbole de réussite personnelle par l’auto-discipline et le travail.
À partir des années 1940, Lane est devenue une part essentielle d’un petit contingent d’auteures, dont Ayn Rand, et de gens d’affaires influents, qui attaquaient le New Deal, « au profit d’un individualisme radical » et d’une vision « fondamentaliste du marché », poursuivent Oreskes et Conway. Cette vision a progressivement pris le dessus dans la politique américaine, et a imprégné à partir des années 1980 les politiques de déréglementation des marchés financiers et des programmes sociaux, sous des présidents comme Reagan et Bush.
L’historien Christopher Klein soulignait en 2025 que cette vision anti-gouvernement de Little House a conduit Rose Wilder Lane à passer sous silence que c’était grâce à l’aide gouvernementale qu’en deux occasions, les Ingalls avaient pu s’installer sur des terres et que c’est une aide gouvernementale qui avait payé la scolarité de la fille aînée dans une institution pour aveugles. En plus du fait que c’est l’armée américaine qui avait déplacé les populations Osage qui occupaient auparavant ces terres. Des faits historiquement gênants pour Rose Wilder Lane qui, notent Oreskes et Conway, n’avait apparemment pas l’intention de laisser des faits aller à l’encontre d’une belle histoire.




