Lorsque, dans 20 ans, les historiens se pencheront sur les années 2000, comment jugeront-ils l’attitude de nos politiciens face au réchauffement? En parleront-ils comme des années cruciales pendant lesquelles une occasion unique en son genre fut irrémédiablement gâchée?

Pour Rick Piltz, qui démissionna en 2005 du CCSP, le Programme du gouvernement Bush sur les changements climatiques (oui, il existe un tel programme), le scandale réside dans la tentative d’effacer, de faire carrément disparaître, un rapport national déposé en 2000, qui aurait dû être le point de départ de la lutte des États-Unis contre le réchauffement climatique.

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C’est là, a-t-il résumé en juillet, « le principal scandale de la science du réchauffement que l’on doive à ce gouvernement. » Pendant six à huit ans, ce rapport a été l’objet de louvoiements de la part de la Maison-Blanche et de poursuites en justice de la part des lobbyistes de droite : six à huit années pendant lesquelles le gouvernement américain disposait de tous les outils nécessaires pour entamer une prise de conscience, mais a fait du sur-place.

Dans un long dossier que publie la dernière édition du Bulletin of the Atomic Scientists , le journaliste et auteur américain Chris Mooney trace un portrait révélateur de cette décennie. Il en ressort une histoire moins spectaculaire que les petits scandales qui ont fait la Une —lorsque tel ou tel scientifique révélait avoir été « baîlloné »— et qui, pour cette raison, a été négligée.

Un rapport-clef à un moment-clef

Le rapport qui contenait tous les constats et toutes les pistes nécessaires s’appelle le National Assessment (traduction libre : L’état national de la situation). De son nom complet, Climate Change Impacts on the United States : The Potential Consequences of Climate Variability and Change. Ce rapport, préparé sous le gouvernement Clinton, tire ses origines d’un constat très simple : si vous voulez faire des changements climatiques un enjeu important, il faut des études solides, qui couvrent un éventail suffisamment large pour que chaque Américain, dans chaque région, comprenne en quoi cela le concerne.

Le résultat, en 2000, fut encore plus imposant que ce qui avait été imaginé. Plus de 850 pages, en plus de rapports régionaux, en plus d’articles scientifiques et en plus de textes de vulgarisation pour la presse. Ultimement, des centaines de scientifiques y apportèrent leur contribution.

Ce rapport devait n’être qu’une première étape : des débats publics devaient s’ensuivre. Mais avant même sa publication, différents lobbys s’étaient concertés pour lui mettre des bâtons dans les roues. Au Sénat, ils furent menés par James Inhofe, républicain de l’Oklahoma, qui se fera connaître plus tard comme étant celui pour qui le réchauffement est un canular —et qui deviendra Président du comité sur l’environnement et les travaux publics! Autour des élus, la charge fut menée par le Competitive Enterprise Institute (CEI), un lobby de droite financé par les compagnies pétrolières et en lutte acharnée contre le front écologique depuis une décennie.

Le CEI, en accord avec le sénateur, déposa une poursuite contre le National Assessment, réclamant rien de moins qu’un interdit de publication. La poursuite fut retirée lorsque le nouveau gouvernement Bush déclara que le document ne devait pas être vu comme une « politique gouvernementale ». Mais le CEI reprit l’offensive lorsqu’en 2002, parut un rapport du département d’État sur les changements climatiques, qui contenait un résumé du National Assessment. Il fut alors réclamé que le National Assessment soit carrément « effacé des archives publiques » —autrement dit, qu’on n’ait même plus le droit de le citer dans un document gouvernemental!

En 2003, le CEI déposait une poursuite en ce sens, sous le prétexte que le rapport ne se conformait pas aux normes de qualité édictées par le gouvernement dans son Data Quality Act.

La poursuite fut elle aussi retirée. Mais pendant tout ce temps, le National Assessment ne fut jamais défendu par la Maison-Blanche. Au contraire, note Chris Mooney, il eut droit à quelques flèches —dont une remarque, toujours affichée sur le web aujourd’hui, à l’effet que ce rapport ne se conformait pas au Data Quality Act... alors que cette loi n’existait pas quand le rapport avait été rédigé!

Pire encore, avait-on appris en 2005 par la lettre de démission du haut-fonctionnaire Rick Piltz, pendant cette période, la Maison-Blanche mit beaucoup d’efforts à effacer elle-même les références au National Assessment, notamment dans les rapports du CCSP (où travaillait Piltz), une structure inter-agences créée par le gouvernement Bush pour... « gérer les entreprises de recherche gouvernementales sur le climat ».

C’est par cette accusation de Rick Piltz que surgit dans l’actualité —et à la Une de plusieurs journaux, en juin 2005— le nom de Philip Cooney, avocat, ex-lobbyiste du pétrole, à l’emploi de la Maison-Blanche où il avait ainsi réécrit plusieurs rapports, et qui deviendrait, immédiatement après sa démission, administrateur chez ExxonMobil (lire Quand un président tripote la science).

Le National Assessment, on l’a dit plus haut, était de plus censé être le point de départ d’un processus au cours duquel un autre Etat de la situation serait éventuellement mis en chantier. Au lieu de cela, en 2003 furent annoncées 21 études techniques à compléter avant 2008 —à ce jour, seulement deux ont été publiées. Dans son rapport 2005, le Vérificateur général a blâmé cette initiative, alléguant que ces 21 études ne s’approchaient pas, même de loin, de ce qui était requis pour produire un État de la situation 2008 digne de ce nom.

Une réussite pour les lobbys de droite

Même si le vent a tourné depuis 2005 (les plaintes contre l’ingérence de la Maison-Blanche dans la recherche scientifique se sont accumulées), les lobbyistes de droite ont atteint leur objectif : « si on considère l’effacement (du National Assessment), nous avons réussi », a déclaré Myron Ebell, du CEI.

Nous pouvons voir ce National Assessment, conclut Chris Mooney, « comme un modèle de la façon dont des gouvernements démocratiques peuvent faire de la science et doivent la faire —en interaction avec leurs citoyens, au service de leurs citoyens. Sans un effort coordonné au niveau national pour étudier et communiquer ces types d’impacts, les communautés des États-Unis ne peuvent pas espérer se préparer à quoi que ce soit, autrement que par des efforts aléatoires ».

À long terme, il sera donc intéressant de voir quel impact aura eu sur notre planète cette décennie d’efforts perdus.

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