Cette fois, c’est pour de bon : le squelette qui avait fait jusqu’à la Une de Google l’an dernier n’est définitivement pas notre ancêtre. Une illustration du gouffre entre le processus méticuleux de publication scientifique... et le processus de publication dans les médias.

« Huitième merveille du monde », « chaînon manquant », « découverte stupéfiante » : les qualificatifs n’avaient pas manqué autour d’Ida, ce squelette de 47 millions d’années dévoilé le 19 mai 2009 dans le cadre d’une audacieuse campagne de marketing. Parallèlement au dévoilement du fossile en grandes pompes au Musée d'histoire naturelle de New York, il y avait un livre (The Link) et un documentaire télé. Pendant une semaine, le paléontologue norvégien Jorn Hurum, de l’Université d’Oslo, était devenu une vedette planétaire.

Mais en court-circuitant le processus normal de publication de résultats scientifiques —il est périlleux d’annoncer quelque chose d’aussi gros qu’un « chaînon manquant » sans avoir permis à qui que ce soit d’extérieur à son équipe d’examiner les ossements— Jorn Hurum courait le risque que la chute soit d’autant plus rude. Et c’est ce qui s’est produit en cours d’année : les premiers paléontolouges à l'avoir examiné ont conclu qu’il était pour le moins prématuré de le ranger dans la famille des haplorhiniens —la branche qui a conduit jusqu’à nous— plutôt que dans celle qui inclut les lémuriens.

En novembre 2009, la publication dans Nature —beaucoup plus discrète— des résultats sur un tout autre fossile, mis à jour en Egypte morceau par morceau pendant neuf longues années, renvoyait Ida encore plus loin sur l’arbre de l’évolution.

Il y a deux semaines, le verdict est tombé dans le Journal of Human Evolution : Ida, de son nom latin Darwinius massilae —utiliser le nom de Darwin était un autre bon coup de marketing— « n’a rien à voir avec l’évolution humaine ». Bien plus, le simple fait d’arriver l’an dernier à cette conclusion avec les éléments en main était hautement contestable. D’une part, « un des éléments les plus importants pour déterminer la place de Darwinius peut être vu dans son crâne, ou plutôt, il ne peut pas y être vu », explique le journaliste Brian Switek : un os situé derrière l’oeil, caractéristique de la famille à laquelle il est censé appartenir, ne s’y trouve pas. D’autre part, la fusion de deux os de son maxillaire inférieur est également un trait qui ne serait pas censé exister, si ce fossile appartenait à la famille à laquelle ses découvreurs ont tellement voulu le faire appartenir.

Interrogé par le New Scientist le 5 mars, Hurum a dit qu’il ne regrettait pas le blitz médiatique de l’an dernier :

Ida est toujours l’un des plus célèbres fossiles et le fossile de primate le plus complet jamais trouvé. Qu’elle soit ou non un ancêtre direct —une chose que nous n’avons jamais affirmé dans l’article scientifique— n’est qu’une partie de l’histoire.

Une réponse qui renvoie au principal objet de la controverse de l’an dernier : bien qu’il n’ait effectivement pas utilisé l’expression « chaînon manquant » dans l’article scientifique paru dans PLOS One —revue électronique sans comité de révision qui avait accepté de publier l’article en parallèle au lancement de la campagne de marketing— le blitz autour du livre et du documentaire avait été orchestré par lui, ou du moins avec son approbation.

Hurum avait promis l’an dernier des articles scientifiques plus étoffés que l’analyse préliminaire parue dans PLOS One. Ceux-ci se font toujours attendre.