Les astres sont mal alignés pour les sciences du climat au Canada. En plus de voir leurs budgets de recherche rétrécir, en plus d’entendre leurs scientifiques au ministère de l’Environnement se plaindre d’être coupés des médias, voilà qu’en plus, on apprend que trois climato-sceptiques ont été nommés sur les conseils de deux organismes subventionnaires.

« Est-ce que le gouvernement canadien met une muselière à ses scientifiques »? C’était le titre d’un billet, le 15 mars, de l’auteur américain Ross Gelbspan, en référence à une étude d’un groupe canadien, le Réseau Action Climat (RAC). Celle-ci a été rapportée par les journaux locaux la semaine dernière, et a du coup obtenu des échos au-delà des frontières.

L’étude ne cache pas son côté militant —le RAC est une coalition d’une soixantaine de groupes environnementaux— mais elle met bout à bout trois informations inédites, qui auraient chacune pu faire l’objet d’une étude distincte.

Tout d’abord, l’argent. Comme on le savait déjà, la Fondation canadienne pour les sciences du climat est peut-être sur le point de fermer, faute d’avoir eu de l’argent neuf depuis 2006. Mais comme l’argent pour les sciences du climat ne provient pas juste de la Fondation, il serait légitime de croire que ce qui est coupé là est compensé ailleurs. L’analyste du RAC, Andrew Cuddy, a donc essayé de calculer ce que les autres organismes subventionnaires ont investi sur le climat.

Bien que le calcul, admet-il, soit approximatif —certaines recherches en environnement sont à cheval sur le climat et sur d’autres sujets— cela donne environ 10 millions$ de la part du CRSNG (Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie), une somme assez constante d’année en année. Et ça donne de grosses fluctuations à la FCI (Fondation canadienne pour l’innovation), les années où celle-ci finance de gros projets d’infrastructures. En conséquence, si on ne compte pas les infrastructures (par exemple, de l’équipement dans l’Arctique), et les fonds alloués à l’Année polaire internationale (2007-2009), l’abandon par Ottawa de la Fondation pour les sciences du climat résultera en une réduction de moitié du financement fédéral aux recherches sur le climat.

C’est ce qui a fait dire au climatologue Andrew Weaver, de l’Université de Colombie-Britannique, qu’il s’agit d’une forme d’ingérence dans la recherche : « j’ai le sentiment qu’ils voient cette science comme une nuisance ».

Ingérence politique dans la recherche?

S’il y a une ingérence politique plus visible, elle est du côté des nominations. D’un côté, trois climato-sceptiques ont été nommés sur les conseils des deux organismes subventionnaires, le CRSNG et la FCI. L’un d’eux est le co-auteur d’un livre qui, en 2002, décrivait le réchauffement comme un « mythe » (l’autre co-auteur, Ross McKitrick, est le collègue du Torontois Steve McIntyre dont nous parlions ici, qui a déposé de nombreuses demandes d’accès à l’information ces dernières années, sans publier pour autant des faits inédits). L’autre climato-sceptique est un docteur en géologie qui a travaillé 25 ans au sein de l’industrie pétrolière et est décrit comme un ami personnel du premier ministre Stephen Harper.

Mais une autre série de nominations fait tiquer le RAC : on les trouve au sein du Conseil qui a pris la place, en 2007, du conseiller scientifique du premier ministre, le Conseil de la science, de la technologie et de l’innovation. Sur ses 18 membres, seulement six occupent actuellement un poste où ils font de la recherche, dont quatre à temps plein. La majorité provient plutôt du monde des affaires et de l’industrie.

Mais c’est la troisième information soulevée par ce rapport, qui a fait sursauter à l’étranger : les scientifiques qui disent se sentir muselés.

En novembre 2007, Environnement Canada avait adopté une politique plus sévère de relation avec les médias, qui oblige non seulement tous les scientifiques à l’emploi du ministère à passer par leur bureau des communications (l’exigence était déjà là avant 2007), mais aussi à attendre l’autorisation d’un superviseur et même, à soumettre à ce superviseur, par écrit, ce qu’ils ont l’intention de dire pendant l’entrevue.

Cette politique avait été critiquée à l’époque par la Société des journalistes environnementaux des États-Unis, et par un des plus célèbres journalistes environnementaux d’Europe, le Britannique George Monbiot, qui avait comparé cela avec l’ingérence politique dans la science aux États-Unis, sous George W. Bush.

Quel impact cette politique a-t-elle eu? L’étude s’appuie surtout sur des sources anonymes, selon lesquelles ça aurait réduit de façon significative le nombre d’entrevues. Certains scientifiques préféreraient ne plus accorder d’entrevues, de peur des complications bureaucratiques. Et on présume que les délais serrés typiques des journalistes ont pour conséquence que s’ils n’ont pas de retours d’appels, ils vont voir ailleurs.

L’analyse Andrew Cuddy est allé chercher les noms de quatre spécialistes des sciences de l’atmosphère au ministère de l’Environnement, et a utilisé les bases de données Infomart pour comparer le nombre d’entrevues avant et après la nouvelle politique des communications. Ça passe de 85 entrevues pendant les deux années précédentes, à 38 pendant les deux années suivantes.

Parallèlement, la semaine dernière, le journaliste François Cardinal faisait état d’une analyse confidentielle de 9 pages émanant d’Environnement Canada, où on disait que cette politique aurait « pratiquement réduit à néant » les demandes des principaux médias.