Nouvelle-Orléans, Louisiane - La Louisiane s’enfonce dans la mer. Elle perd l’équivalent d’un terrain de football... par jour! Une guerre a été déclenchée ici... et Mère Nature est en train de la gagner.

Me voilà donc catapulté journaliste de guerre. Je me tiens en effet au milieu d’un champ de bataille à côté duquel l’Afghanistan était de la petite bière. « La scène d’un affrontement direct entre le gouvernement des États-Unis et le fleuve Mississippi » résumait dès 1980 une étude de l’Université d’État de la Louisiane... et elle accordait la victoire au fleuve!

« Les gens qui vivent ici ont beaucoup plus à perdre de ce qui arrive en Antarctique et au Groenland que qui que ce soit d’autre » aux États-Unis, résume le géologue et paléoclimatologue Torbjorn Tornqvist, de l’Université Tulane.

Difficile de le croire, alors que je parcours un sentier longeant un de ces paisibles bayous — des rivières si tranquilles qu’en certains endroits, elles se transforment en marécages. Et pourtant, lorsque le Mississippi monte, ces bayous montent et avalent tout ce qui les entoure. Dans quelques années, le sentier sur lequel je me trouve sera peut-être à jamais sous l’eau, comme toute la Réserve naturelle Barataria dont il fait partie, au sud de la Nouvelle-Orléans.

Imaginez un entonnoir tenu devant vos yeux : c’est l’Amérique du Nord. Le Québec se tient sur la crête, en haut à droite. Les Rocheuses, à gauche. Vous versez une chaudière d’eau dans l’entonnoir. Une petite partie déborde à droite : ce sont les inondations du Richelieu Le reste, tout le reste, se rue vers le tuyau de sortie : c’est la Louisiane.

Avec pareilles quantités d’eau, tous les fleuves du monde charrient aussi des millions de tonnes de sédiments. Ce sont eux qui, au fil des millénaires, créent des îles et des péninsules, au milieu desquels se faufilent ruisseaux et bayous. On appelle ça un delta. C’est le sud de la Louisiane. Avec pour conséquence des terres humides, sur le fil du rasoir, puisqu’elles sont presque au même niveau que la mer.

Dès 1718, les Français qui fondent la Nouvelle-Orléans s’en aperçoivent : leurs fondations et leurs champs se remplissent d’eau, et cette eau peut rester là des mois. Ils construisent des murs, des digues et des canaux de dérivation. D’autres villes en construisent aussi, plus haut : Baton Rouge, Vicksburg, Memphis... Comme la puissance du fleuve se déchaîne plus fort là où prennent fin les barrières, il faut en construire d’autres. Plus haut. Et encore plus haut.

Et ça dure comme ça depuis 300 ans. Les sédiments ne sont plus déposés çà et là : ils vont se perdre au fond du golfe du Mexique. Donc, plus de nouvelles terres, et celles qui sont là disparaissent progressivement, lessivées par les inondations et les ouragans.

« Bien sûr que nous nous enfonçons : nous vivons dans un delta », s’indigne un autre géologue louisianais, Steve Nelson, chaque fois qu’on lui pose la question. « Ça ne devrait pas être une nouvelle. »

Tarzan était ici

À 20 km au sud de la Nouvelle-Orléans, je pédale sur une rue des chênes (Oak Street), dans un quartier Oak Ridge. Ici, il reste des chênes qui n’ont pas été sacrifiés à l’urbanisation. Mais à 100 km au sud-ouest, à Morgan City, là où il y avait des chênes, il y a désormais de l’eau. Le journaliste John McPhee, un autre à qui on doit la métaphore de la guerre ( The Control of Nature , 1989), raconte que le premier film Tarzan of the Apes, en 1918, a été tourné à Morgan City. Ce qui est aujourd’hui une étendue d’eau libre était la jungle de Tarzan.

Au bout de cette étendue d’eau libre, Morgan City, telle un village gaulois, est entourée d’une palissade de 7 mètres de haut. Si on y a mis tant d’efforts, c’est parce que l’industrie du pétrole du golfe du Mexique en a fait son port d’attache.

À l’inverse, de nombreux villages des bayous Lafourche et Teche, les terres des Cajuns, sont abandonnés ou en voie de l’être. Cas d’espèce : l’île Jean Charles, 350 habitants, presque tous des Amérindiens cajuns francophones, qui est passée de 6,5 km de large à... 400 mètres de large.

« Toute la région s’enfonce, et nous nous enfonçons à la même vitesse que le golfe du Mexique monte. Vous n’avez pas besoin d’être scientifique pour comprendre ce que cela signifie », disait au quotidien local Times-Picayne Windell Curole, directrice du District des digues de la paroisse de South Lafourche.

À la sortie de la Réserve Barataria, la route que j’emprunte croise un mur anti-inondations en cas d’ouragans (voir les photos) : 4 mètres de haut et des dizaines de kilomètres de long. Il n’est pas là pour protéger la réserve, mais les villes à côté. De toute façon, ouragans ou pas, si le niveau des mers n’augmente que d’un ou deux mètres au 21e siècle — réchauffement climatique oblige — la réserve sera condamnée. Les petits sentiers sont tout au plus à 50 cm au-dessus des sols où, partout où se porte l’oeil, ce ne sont que des terres noires fraîchement humidifiées ou des marais.

Et pour être bien sûr que les visiteurs n’auront pas la témérité de sortir des sentiers pour aller patauger dans une boue à la consistance incertaine, une affiche dans toutes les haltes leur signale qu’il est interdit de nourrir... les alligators.

Amener de la terre

C’est comme si on avait construit la Nouvelle-Orléans sur une éponge. Aujourd’hui, la moitié de la ville centrale s’est enfoncée sous le niveau de la mer : c’est la partie qui a été submergée lorsque l’ouragan Katrina, en 2005, a fait céder des digues.

Résultat, on se promène dans des rues où, quartiers riches et pauvres confondus, on trébuche régulièrement sur une portion de trottoir qui gondole : une partie du sous-sol s’est enfoncée. Les habitants, me raconte-t-on, acceptent comme une réalité incontournable les fissures dans leurs murs, les planchers qui penchent et les terrains qui doivent être nourris de cargaisons de terre chaque année.

Des cargaisons de terre : à l’échelle de tout leur État, c’est la même solution qui pourrait sauver la Louisiane dans cette guerre contre la nature. Mais c’est plus facile à mettre en oeuvre quand il ne s’agit que d’un petit terrain...

Solution : qui doit être sacrifié?

Si des terres s’enfoncent sous l’eau, il est en effet possible de compenser en créant de nouvelles terres. En Louisiane, cela veut dire de redonner au Mississippi la possibilité d’aller déposer des sédiments à des endroits stratégiques. Mais pour cela, il faut sacrifier d’autres territoires — et les bayous des Cajuns figurent en tête de liste.

Il y a 3000 ans, le Mississippi passait par ce qui est aujourd’hui le bayou Teche; il y a 800 ans, par le bayou Lafourche. En théorie, il serait possible de construire des canaux de dérivation pour qu’il repasse par là. On noierait du coup les villages cajuns qui ne l’ont pas encore été, mais on permettrait au fleuve de déposer des millions de tonnes de sédiments, ce qui freinerait, croit-on, le processus d’enfoncement sous la mer de la Louisiane.

Une solution plus radicale consisterait à se servir du bassin du fleuve Atchafalaya. Cela ferait prendre au Mississippi une route plus directe vers le golfe du Mexique, plutôt que de virer à l’est comme il le fait maintenant.

Sauf qu’à l’est, il y a la Nouvelle-Orléans. Envoyer le fleuve plein sud signifierait la mort de son port, donc d’une bonne partie de son économie. On voit mal comment des politiciens locaux approuveraient.

Plus fondamentalement, qui décide? Le Corps des ingénieurs, une création de l’armée américaine au 19e siècle, qui gère aujourd’hui des milliers de kilomètres de digues, d’écluses, de canaux et de barrières anti-inondations, n’a jamais identifié ce qui devrait être sauvé, selon une analyse de l’Académie nationale des ingénieurs en 2008. « Il n’y a pas assez d’argent, et il n’y a pas assez de boue, pour faire tout ce que nous voulons faire », déclarait en avril Denise Reed, de l’Université de la Nouvelle-Orléans, pendant une rencontre de l’Autorité de protection et de restauration des côtes, un organisme qui dépend de la Louisiane — alors que le Corps des ingénieurs dépend du fédéral.

Le 4 juillet, après une attente de plus de trois ans, le Corps des ingénieurs dévoilait un plan de reconstruction d’une portion d’un rivage donnant sur le golfe : des dunes de deux mètres de haut, s’étendant sur 20 km. Rien que pour ça, il en coûtera 446 millions $.