C’est ce moment étrange de l’année où, grâce au Nobel de médecine 2013, on pourra lire un nombre record d’analogies et de métaphores associant nos cellules à des systèmes de transport par camion.

Nos minuscules cellules sont de grandes usines, comme le savent ceux et celles qui se rappellent de leurs cours de biologie. Chaque usine produit son ratio de molécules indispensables au bon fonctionnement du corps, mais ce n’est pas tout de les produire: il faut surtout les «exporter». Dans son histoire récente, la médecine a fini par comprendre qu’un mauvais système d’exportation était synonyme de gros problèmes de santé.

Qu’est-ce qui fait qu’une cellule exportera trop, ou pas assez, de molécules —que ce soient des hormones, des enzymes ou de moins connues cytokines? Très tôt, on a pensé aux gènes. Le premier des gagnants du Nobel de médecine 2013, Randy Schekman, s’est intéressé dans les années 1970 à la levure de bière, ce rat de laboratoire du monde microbien: plus précisément à des cas où se formaient une «congestion» des véhicules transportant les molécules en question. Schekman a identifié trois classes de gènes contrôlant différentes facettes de ce système de transport.

C’était déjà une importante percée, mais ça l’est devenu plus encore lorsque James Rothman a fait le pont avec les mammifères auxquels il s’intéressait depuis les années 1980. Il a identifié des protéines qui permettaient un arrimage correct entre le véhicule de transport —appelé la vésicule— et son point de livraison. Mieux encore, certains des gènes identifiés par Schekman encodaient les protéines identifiées par Rothman, révélant du coup qu’il s’agit d’un mécanisme apparu il y a très longtemps.

Thomas Südhof quant à lui, a appliqué tout cela au cerveau. Ces molécules, qu’on appelle là-haut neurotransmetteurs, sont elles aussi transportées par des vésicules qui s’arriment elles aussi —se fusionnent— au point d’ancrage de la cellule voisine. Mais il faut un signal pour que les molécules soient libérées, et c’est ce signal qu’a identifié, dans les années 1990, le dernier membre du trio du Nobel de médecine de cette année.

Quelques faits anodins

  • Les organisateurs des bien moins célèbres (pour le grand public) prix Lasker doivent aujourd’hui se féliciter: les experts prétendent souvent que les Lasker, remis à des sommités de la recherche en médecine, sont un bon moyen de prédire de futurs Nobels. Or, cette année, les trois gagnants du Nobel de médecine ont effectivement reçu un Lasker, Rothman et Schekman en 2002, et Südhof... le mois dernier.
  • Les promoteurs de l’accès libre aux recherches ont eux aussi une raison d’être fiers. Randy Schekman est non seulement un fervent promoteur de l’accès libre, mais il est aussi rédacteur en chef d’un journal publié en accès libre, eLife.
  • Les trois gagnants sont aux États-Unis. Thomas Südhof est d’origine allemande mais travaille depuis 1983 dans le pays qui continue de dominer la course aux Nobels.
  • C'est la deuxième année d'affilée que les cellules l'emportent. L'an dernier, le Britannique John Gurdon et le Japonais Shinya Yamanaka l'avaient emporté pour leurs travaux sur la reprogrammation des cellules.
  • Au fil des ans, de nombreuses blagues ont été écrites sur le fait que le Nobel de chimie est trop souvent remis pour des travaux en physique. Or, cette fois, c’est la chimie qui l’emporte... en médecine. James Rothman travaille au département de chimie de l’Université Yale et Randy Schekman est biochimiste.
  • 207 personnes ont à présent reçu le Nobel de médecine, depuis 1901.