Dans la tourmente de la crise des médias, le journalisme scientifique passe en mode survie. Comme le rappelaient trois des organismes majeurs dans une récente lettre, Pour un journalisme scientifique québécois solide —cosignée par l’Agence Science-Presse— ainsi que l’alarme lancée par la revue Québec Science, le présent s’avère incertain et l’avenir fort compromis.

Comment sauver le journalisme scientifique? Une question difficile et sans réponse unique. «Nous aurons toujours besoin de personnes brillantes et perspicaces pour couvrir la science. À quoi ressembleront les carrières? Comment feront-ils pour en vivre? Pour qui vont-ils travailler? «Nous ne le savons pas encore», annonce le Professeur David M. Secko du Département de journalisme et du Centre pour la génomique fonctionnelle et structurelle de l’Université Concordia.

Entre tablette et «Slow Journalism»

À l’heure où les quotidiens s’affichent sur les tablettes, l’information scientifique québécoise doit-elle s’inspirer de ce que fait avec brio la revue Wired? Une solution trop onéreuse pour un petit marché comme le nôtre, croit le professeur à l’École des médias de l’UQAM Jean-Hugues Roy. «Nous sommes à une période d’expérimentation où le numérique change comme un océan en furie. Nous ignorons encore ce qui fonctionnera réellement demain.»

Aux côtés de l’effervescence numérique, de «vieux concepts» font leur retour, telle l’infolettre (newsletter) ou le journalisme de fond —ou «Slow Journalism»— sans compter que les dossiers approfondis peuvent se prolonger en ouvrages —comme les Documents du magazine Nouveau Projet — en sites internet, en documentaires... Et même en évènements et conférences, comme le pratique Infopresse.

Il y a aussi le bilinguisme —tel Ricochet , alliant une salle de nouvelles participative. «Les étudiants lisent dans différentes langues et s’intéressent à des sujets plus vastes que ceux traités au Québec. Le journalisme doit sortir de son carcan et fédérer les lecteurs autour de ses sujets», soutient François Demers du Département d’information et de communication de l’Université Laval.

Et sans oublier les mutations du journalisme —lire: médias sociaux, multiplateformes, etc. «Nous devons soutenir les vertus durement acquises du journalisme scientifique traditionnel et les fusionner avec les tendances émergentes du journalisme en réseau», résume David Secko, qui est aussi le coordinateur principal du Projet de journalisme scientifique de Concordia.

Soutenir l’indépendance journalistique

L’édifice est fragile. Le journalisme scientifique québécois a perdu quelques briques avec la fermeture de magazines spécialisés (Astronomie Québec, Forêt Conservation, etc.) et les pages «sciences» des quotidiens. À la radio et à la télévision publique, certains bastions résistent encore —telle l’émission Les Années Lumière.

L’argent, clé de voûte de la survie du journalisme scientifique —et du journalisme tout court— se fait rare avec Internet, le recul des publicités et la baisse des abonnements. La niche de la science, perçue parfois comme un obstacle, constituerait pourtant un atout, loin de l’onéreux journalisme généraliste. «Mais comment traduire cet atout en espèces sonnantes et trébuchantes, cela reste encore à trouver», convient Jean-Hugues Roy.

La présence d’un bon journalisme de science garde toute son importance dans la société moderne. Un récent rapport soulignait que 58% des Canadiens manquent de connaissances pour s’engager dans les débats scientifiques.

Mais comme le récent Symposium Kavli sur le futur du journalisme scientifique l’a souligné, un des défis majeurs du journalisme de science est de préserver son indépendance face aux industries, aux centres de recherche et aux scientifiques. Devant les transformations inéluctables, le temps est venu de rappeler l’importance de soutenir un journalisme de science de qualité.

«Il y aura toujours la place pour un journalisme audacieux en science», pense Jean-Hugues Roy. Il devra cependant être subventionné pour exister. «Le marché ne supporte pas les enquêtes longues et coûteuses», rappelle l’ancien journaliste de la Société Radio-Canada. Soutenir l’audace et l’indépendance mais aussi le nécessaire regard que la société porte sur la science et ses développements.