En 2015, le meurtre de deux journalistes, en Virginie, devenait le premier à être diffusé en direct sur Facebook. Quatre ans plus tard, c’est de la Nouvelle-Zélande qu'est venue la première tuerie de masse diffusée en direct, et accompagnée de traces numériques laissées délibérément par le tueur. La vitesse à laquelle cette descente aux enfers s’est faite illustre le dérapage social que sont devenus les réseaux sociaux entre les mains d’esprits dérangés.

« Le tueur voulait l’attention du monde et en commettant un acte de terreur de masse, il l’a eu », résume vendredi le chroniqueur Charlie Warzel dans le New York Times. Pendant que les Facebook, Twitter et autres Youtube « se démenaient » pour retirer de leurs plateformes sa vidéo de 17 minutes et son « manifeste », « ils étaient incapables d’aller plus vite que les usagers » qui, sympathiques au tueur, s’empressaient de partager le tout dans les recoins les plus sombres du cyberespace.

La solution est-elle de chercher à bloquer à la source ces vidéos, comme certains le proposent depuis 2015 ? Avec des centaines d’heures téléchargées à chaque minute sur Internet, les plateformes auront beau jeu de répondre que c’est une solution irréaliste.

S’attaquer aux causes profondes du racisme par l’éducation et la sensibilisation ? Possible, mais à très long terme : les psychologues expliquent en général que « l’identité » d’une personne est ce qu’elle a de plus profondément enracinée dans son cerveau — et ce, qu’il s’agisse d’une identité forgée dès l’enfance ou de celle attachée à un nouveau groupe. Les théoriciens de la radicalisation l’ont eux aussi noté : « chez un individu, l’extrémisme ne naît pas uniquement de son passé troublé, mais de son désir de s'intégrer à quelque chose et d'en obtenir une forme de reconnaissance ».

Percer les bulles idéologiques des réseaux sociaux dans lesquelles ces individus s’enferment progressivement ? C’est là, fausses nouvelles aidant, la seule bataille sur laquelle la science a quelque peu progressé ces dernières années. Entre les racistes et les antisémites, les complotistes de QAnon et les Terre-Platistes, les neurosciences ont aidé à décoder les mécanismes du cerveau par lesquels les algorithmes de Facebook et de Youtube tirent sur les bonnes cordes sensibles. « Notre cerveau est pratiquement fait sur mesure pour croire aux fausses nouvelles », écrivions-nous en 2017. Concrètement : plus Facebook active notre zone du plaisir par des « j’aime » et des notifications d’amis, plus l’algorithme nous offre des articles ou des vidéos renforçant ce qu’on veut entendre, nous expédiant peu à peu dans un univers parallèle.

Mais le problème est que la science a aussi appris, en même temps, qu’il ne suffisait pas de bombarder un croyant de « vraies » informations pour qu’il admette qu’il est en train de s’enfermer dans un univers parallèle. Au contraire, a-t-on constaté dès les années 2000 en étudiant les climatosceptiques : tenter de démontrer à quelqu’un qu’il a tort le conduit à se braquer et à se couper encore plus des informations contraires (ce que les psychologues appellent le backfire effect).

Les vulgarisateurs ont donc fini par admettre qu’il fallait s’attaquer à la désinformation par des voies détournées, dont au premier plan, le dialogue plutôt que le trop simple « transfert de connaissances ». Si la climatologue américaine Katharine Hayhoe a eu un tel succès comme vulgarisatrice chez des chrétiens fondamentalistes, c’est parce qu’elle en est elle-même une — autrement dit, elle a pénétré leur bulle idéologique climatosceptique parce qu’elle fait partie du groupe auquel ces gens s’identifient.

Quelle pourrait être la « voie détournée » pour fissurer la bulle de filtres des racistes et des suprémacistes ? Pour l’instant, les expériences tournent autour de l’éducation à l’information : apprendre aux gens à se doter de critères objectifs pour distinguer une source crédible, pour séparer le fait de l’opinion, les amener à prendre conscience par eux-mêmes des pièges d’une information qui dit ce qu’on veut entendre, faire passer le concept de « biais de confirmation » du langage théorique des psychologues à celui du grand public… Le tout, sans directement attaquer la personne pour ses croyances, son idéologie ou sa méconnaissance d’un sujet.

Le tout suppose aussi une bonne connaissance des mécanismes par lesquels l’information se diffuse au XXIe siècle. Un savoir que le tueur de la Nouvelle-Zélande ne maîtrisait que trop bien, alors que les décideurs politiques, les chercheurs et les médias, eux, sont encore trop souvent ancrés dans la façon dont l’information se diffusait au XXe siècle.