Il y a environ un siècle et demi, une « relation différente entre gouvernement et science » a commencé à prendre racine: une relation avec laquelle nous sommes aujourd’hui familiers, où un gouvernement commence à accorder à la recherche fondamentale un financement régulier, dans l’espoir d’en tirer, dans un futur proche, des retombées pour ses industries.

Ça se passait en Grande-Bretagne, alors qu’elle se retrouvait au sommet d’un empire véritablement planétaire. Ça se passait aussi à une époque qui venait de voir l’invention du télégraphe, celle du chemin de fer et qui verrait bientôt l’électrification —toutes des raisons pour motiver un gouvernement capable de voir que celui qui s’approprierait les futures innovations continuerait de dominer le monde.

C’est le bref récit que fait l’historien des sciences David Kaiser, dans le premier d’une série d’articles que publiera tout au long de l’automne la revue Nature, sur l’évolution des liens entre science et société au cours des 150 dernières années. Nature, une revue britannique, fêtera son 150e anniversaire en novembre.

Certes, les relations entre le pouvoir politique et les gens de science remontent bien plus loin en arrière. David Kaiser rappelle avec amusement le cas de Galilée qui, lorsqu’il a découvert les quatre grandes lunes de Jupiter en 1610, les a « habilement » nommées planètes médicéennes, du nom de Médicis, riche famille de Toscane. Ce qui, comme il l’espérait, l’a aidé à décrocher un plus grand salaire et un poste régulier...

Mais à son époque, les gens riches finançaient un scientifique pour les mêmes raisons qu’ils finançaient un artiste: pour le plaisir de l’esprit et pour accroître leur renommée. Alors que ce qui allait changer au XIXe, et encore plus rapidement au XXe siècle, c’était une volonté de trouver à la science des retombées pratiques. Au passage, les différents pays d’Europe, puis d’Amérique et d’Asie, y ajouteraient une odeur de compétition, où chacun espérerait que c’est sur son territoire que se ferait la prochaine percée industrielle.

Ou percée militaire: à un moment donné, dans la deuxième moitié du XXe siècle, le balancier a commencé à s’inverser et des protestations se sont faites entendre, notamment dans les campus américains, sur la légitimité, pour des universités, d’être impliquées dans de la recherche militaire Parallèlement, les partenariats financiers étaient en train de se multiplier, non plus seulement avec les gouvernements, mais avec les compagnies dans tous les secteurs de l'économie. « Pour pleinement apprécier, conclut Kaiser, l’étendue des relations financières à l’intérieur desquelles naviguent les scientifiques —parcourant l’équivalent moderne du Sénat de Venise pour la recherche de fonds, tout en faisant la cour aux donateurs privés des Instituts Kavli et autres Fondations Simons qui ne sont pas moins étincelants qu’un palais des Médicis— nous ferions bien de garder Galilée en mémoire. »