Observer des papillons ou des oiseaux, prendre des échantillons d’eau sur les bords du fleuve Saint-Laurent, ou même participer à un processus de recherche sur les femmes itinérantes. La science participative, parfois appelée science citoyenne, se décline sous plusieurs formes et selon différents degrés d’implication. Le concept se développe depuis une quinzaine d’années à travers le globe et l’idée que le Québec est en retard résonne parfois. Qu’en est-il réellement ?

La science participative consiste, comme son nom l’indique, à faire participer le simple citoyen à la recherche, par exemple par de la collecte de données. C’est le cas des initiatives comme Chauves-souris aux abris qui encourage les citoyens à localiser des colonies de cet animal pour suivre leur évolution.

La pratique permet aussi d’intégrer le citoyen ou des personnes marginalisées dans la recherche, comme le projet Rendre visible l’itinérance au féminin, piloté par Céline Bellot, directrice de l’École de travail social et professeure titulaire à l’Université de Montréal. Afin de mieux comprendre l’itinérance féminine, un groupe de femmes qui la vivent ou l’ont vécue ont participé activement à la création d’un protocole de recherche. Leurs expériences ont aidé à mieux construire la cueillette de données. Ces femmes ont ensuite contribué à la diffusion des connaissances sous la forme d’un colloque.

Mais certains disent qu’on est en retard au Québec. Jean-Claude Simard, chercheur associé au Laboratoire d’analyse cognitive de l’information de l’UQAM (LANCI), en a été témoin alors qu’il enseignait l’histoire des sciences et des techniques à l’Université du Québec à Rimouski. Avec un collègue, il a fondé un groupe de science participative qui a fonctionné pendant de nombreuses années. « On se rendait bien compte que beaucoup de personnes ignoraient l’existence même de cette réalité, mais on ne s’était jamais vraiment interrogé sur les raisons de cette ignorance ou de cette indifférence. » Aujourd’hui, il propose deux hypothèses.

La première : un retard historique sous le poids de l’Église. « Jusqu’à la Révolution tranquille, on développait des professions de robes (avocat, notaire, médecin, curé). Ça ne favorisait pas le développement de la science. »

La seconde hypothèse : la mentalité différente du Québec par rapport au reste de l’Amérique du Nord. « Les Québécois ont tendance à s’appuyer davantage sur l’action de l’État qu’à intervenir eux-mêmes dans la sphère publique. Or, la science participative demande qu’on intervienne directement. »

La réalité est plus nuancée, selon Maxim Larrivée, directeur de l’Insectarium de Montréal: le Québec, dit-il, serait peut-être en retard dans la pluralité des projets, en santé par exemple. Mais il soutient que le Québec est un leader au niveau de la qualité des projets. Maxim Larrivée est à l’origine de la première initiative de science participative au Québec pour le suivi des papillons, eButterfly. Il pilote aussi Mission Monarque, qui vise à quantifier et qualifier les habitats de reproduction de ce papillon en Amérique du Nord. « Je le vois quand on va présenter nos projets, les gens constatent l’étendue avec laquelle on a réfléchi à plusieurs éléments. Au point de vue du suivi de la biodiversité, il n’y a pas des tonnes d’outils en Amérique du Nord qui font le suivi des insectes ou des papillons avec le même succès que nous. »

Pierre Legagneux, professeur adjoint au département de biologie de l’Université Laval, ne pense pas non plus que le Québec est en retard. « J’ai l’impression qu’on a beaucoup d’initiatives. Peut-être que c’est un peu plus récent, mais on rattrape ça assez vite. » Le chercheur pilote Des nids chez vous qui encourage les enfants à installer des nichoirs, pour les introduire à l’ornithologie. Son objectif est d’amener la science au primaire, où il n’y en a pas suffisamment selon lui.

Le biologiste remarque toutefois un manque d’initiatives dans le nord du Québec. Il participe à l’un de ces rares projets de science participative : Siku, qui sert de « Facebook de l’environnement dans le Nord ». Avec les changements climatiques, les déplacements sur la glace sont plus risqués pour les communautés nordiques. « La plateforme rassemble les connaissances en temps réel sur la qualité de la glace avec des données satellitaires, la météo, les observations de ceux qui se promènent sur la glace », résume-t-il. Le projet comporte aussi un volet sur la biodiversité nordique.

Pour la recherche participative en sciences sociales, Celine Bellot ne peut pas non plus conclure à un retard. « Quand je raconte nos projets, au Québec comme ailleurs, les gens ont l’impression que c’est très novateur. Les sciences sociales ont longtemps travaillé sur des personnes, plutôt qu’avec elles. On ne peut plus faire de la recherche comme les anthropologues des 18-19e siècles qui venaient étudier les sauvages. C’est logique d’interpeller les gens concernés. »

La chercheuse remarque toutefois que c’est plus difficile quand il n’y a pas d’intérêt commun, comme avec la nature ou les papillons. L’intégration de personnes marginalisées dans l’équipe de recherche est également plus compliquée, parce qu’il peut y avoir un écart avec les priorités du chercheur: quand on est en mode survie, ce n’est pas évident de s’intéresser à la recherche.

Des fonds qui tardent

Si le Québec n’est pas en retard au niveau des projets, en revanche, il le serait au niveau des ressources financières, soutient Pierre Legagneux.
 
Maxim Larrivée est du même avis. « Il n’y a pas encore beaucoup de ressources allouées à la mise en place et au développement de projet avec un engagement citoyen ». Il soutient qu’il ne faut pas blâmer entièrement la communauté scientifique. « Les chercheurs, surtout en milieu académique, sont contraints à un modèle de subvention qui ne reconnaîtra pas nécessairement la portée citoyenne. »

Les fonds de recherche du Québec ont d’ailleurs lancé le mois dernier le programme pilote Engagement, qui financera cinq projets de science participative.

« Si vous voulez travailler avec les populations concernées et co-construire avec elles, il faut que les bailleurs de fonds soient prêts à accepter un certain nombre d’incertitudes sur les objectifs. Contribuer à la collecte de données, ce n’est pas la même chose que de contribuer à l’ensemble d’un processus de recherche », souligne Céline Bellot. Qui plus est, dédommager ces « co-chercheurs » amène une difficulté supplémentaire.


- Audrey-Maude Vézina