« Les consignes et les règles à suivre pour la pandémie, ça devient lourd. Ça devait durer deux semaines. Mais près de 22 mois après, on ne voit pas le bout. La vie en ville n’est plus agréable du tout », résume Laurent Martin.

Le musicien montréalais de 55 ans n’a pas perdu son travail mais a modifié plusieurs comportements. Il ne prend plus les transports en commun, ne fréquente plus les centres commerciaux, les restaurants ou le théâtre.

« Je marche, prends le vélo ou l’auto, je choisis les commerces de proximité, mais j’hésite beaucoup à sortir de chez moi pour prendre un café ou manger. C’est comme si cela ne me tente plus. Comme mes amis proches: nous sommes devenus hésitants à voir du monde et à faire du social », soutient-il.

Un Québécois adulte sur deux connaitrait une fatigue pandémique. Plus la pandémie dure, plus ce ras-le-bol pèse lourd et les dernières nouvelles précédant Noël ne viennent en rien alléger l’humeur morose.

Cette lassitude, fruit d’une surcharge d’informations et de l’épidémie de fausses nouvelles, entrainerait alors une démotivation et même, un laisser-aller face aux règles sanitaires. C’est ce que montre la  5e phase de l’enquête québécoise sur les impacts psychosociaux de la pandémie de Covid, résultat d’un questionnaire mené du 1er au 17 octobre auprès de 10 368 adultes de toutes les régions.

« Nous sommes fatigués de la pandémie. Se tenir continuellement informés et suivre les directives, cela demande plus d’efforts et de sacrifices à ce moment-ci », relève la professeure agrégée au Département des sciences de la santé communautaire de l’Université de Sherbrooke, Mélissa Généreux.

Et la vaccination des enfants?

Ce qui inquiète plus la chercheuse est l’attitude des parents face à la vaccination des enfants. Seulement 54% annonçaient en octobre qu’ils feraient vacciner leur enfant de 0-11 ans contre près de 39% qui ne le pensaient pas —ils pensaient refuser de le faire (18%) ou étaient incertains (21%).

La fatigue pandémique joue un rôle important. Par exemple, selon les données, la vision complotiste serait de trois à quatre fois plus fréquente chez les adultes souffrant de fatigue pandémique que chez les autres (41 % contre 12 %).

« Il y a un désengagement face aux consignes et aussi, une plus grande adhésion à la pensée complotiste – une vision simple et non validée des choses – pour de nombreux parents qui vont refuser le vaccin pour leurs enfants », résume la chercheuse.

À l’automne 2020, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait déjà lancé un guide de ressources autour de la fatigue pandémique, à l’intention des gouvernements, pour encourager la population à conserver des comportements qui la protègent.

Il faut rappeler que la pandémie a ceci de particulier qu’elle a vu deux crises se développer en parallèle : celle du virus, mais aussi celle de l’infodémie —l’épidémie de fausses nouvelles— engendrant confusion, colère, frustrations, méfiance, déni et, en bout de ligne, polarisation.

La croissance de cette fatigue suit une série de montagnes russes depuis un peu plus d’un an, signale l’enquête québécoise. On peut y voir deux dimensions: une fatigue informationnelle – deux adultes sur trois - et une fatigue comportementale – un adulte sur trois.

« On avait espoir que ça finisse plus tôt mais cela a empiré dans la dernière année », explique encore Mélissa Généreux. « On a senti une augmentation du mécontentement. Et la fatigue pandémique est liée avec la santé psychologique: l’une influence l’autre. »

L’incertitude de Noël

Lise Fontaine, 73 ans, a pris sa retraite à la fin du printemps dernier et avoue que la crise change bien des projets. « Cela rend impossible les voyages et cela me freine dans mon bénévolat. Est-ce que je vais me mettre à risque si je suis en contact avec les jeunes? », s’interroge-t-elle.

La vaccination la rend moins craintive, tout comme le passeport vaccinal, qui lui permettait à nouveau de fréquenter le cinéma, le théâtre ou le restaurant. Mais à quelques jours de Noël, elle hésite à planifier trop de choses avec ses amis, « parce que je risque de tout devoir changer à la dernière minute».

L’arrivée du variant Omicron pèse encore plus sur le moral ambiant. Si l’adhésion aux mesures sanitaires était encore élevée dans l’enquête d’octobre (81%), les réponses des personnes consultées montraient déjà un changement de comportements. Seulement 60% disaient suivre la limitation des rassemblements privés, 75% continuaient de porter le masque et 69% conservaient l’intention de se tenir informés.

Comme c’est obligatoire là où il joue de la musique, Laurent poursuit pour sa part les consignes sanitaires – lavage des mains, masque, distance. « On n’a pas le choix, mais j’oublie parfois le masque, je n’en ai pas pris l’habitude. Pour la distance à garder, c’est variable et je n’ai jamais vraiment calculé, mais je me lave toujours les mains. Par contre, avec mes amis proches, rien n’a changé, on se fait la bise », explique le musicien.

Pour l’information, il se contente du Téléjournal de 22 heures. « C’est un résumé de la journée et cela me suffit. On se fait répéter  beaucoup la même chose, ça devient du martèlement de la même histoire, c’est désagréable ».

« C’est une crise particulièrement difficile pour les jeunes adultes, les parents de jeunes enfants et certaines professions où les consignes sont omniprésentes », souligne Mélissa Généreux.

Et alors qu’on envisage pour janvier un retour à l’école en virtuel à cause d’Omicron, la chercheuse rappelle que ce sont les jeunes adultes et les adolescents qui sont particulièrement à risque du côté de la santé mentale.

Écouter les doléances des autres

Pendant que Lise, qui a toute sa vie travaillé avec les jeunes enfants, n’est pas prête à retourner faire si tôt du bénévolat, Laurent ne songe même plus à voyager à l’international devant la complexité des consignes. « Est-ce que les conditions vont revenir pour que ce soit de nouveau facile de voyager sans être stressé? Je ne suis vraiment pas sûr », soutient-il.

La Pre Généreux pense que la solution, à ce stade-ci de la crise, est de laisser la place au dialogue. Il faut écouter les doléances des uns et des autres et parvenir à faire passer le message que tous ensembles, on peut contrôler la pandémie.

« Au souper de Noël, on s’autorise 5 minutes de « chialage » et après, on parle d’autre chose. Il faut regarder ce sur quoi on a le contrôle au quotidien. Par exemple, se réunir en plus petit nombre, faire des portions individuelles, aller dehors… Ce qui ne nous empêche pas de fêter! », soutient encore la chercheuse.

Les jeunes enfants s’avèrent d’ailleurs plus résilients que bien des parents. Ils vivent au présent et s’adaptent bien. Nous aurions beaucoup à apprendre des plus jeunes, dit-elle, en trouvant un équilibre personnel, loin du modèle ultra-rigide de la gestion de risque ou celui du laisser-aller. Un autre beau défi à mettre à l’agenda !