Science Debate 2008 —cette pétition qui en appelait à un débat sur la science entre les candidats à la présidence des États-Unis— a été un déclencheur. Mais elle a aussi révélé un malaise : trois forces sont à l’oeuvre depuis 10 ans pour obliger les scientifiques à sortir de leur tour d’ivoire.

Ceci est un extrait de la conférence « Science et politique : deux solitudes? » donnée le 22 mai dans le cadre du colloque des étudiants-chercheurs de l’Université de Sherbrooke.

En quelques mois, Science Debate 2008 avait recueilli 40 000 signatures, et l’appui d’à peu près toutes les associations de scientifiques, en plus d’universités. Et elle a inspiré la création de Je vote pour la science au Québec (en 2008) puis de Votons pour la science en France (en 2012). Mais ces initiatives n’auraient jamais existé sans trois forces propres aux années 2000, qui révèlent à quel point il est devenu vital que la science et la politique cessent d’être deux solitudes, et se parlent.

1) Ingérences politiques dans la science. Aux États-Unis, sous le gouvernement de George W. Bush, on a commencé à partir de 2003-2004, à entendre parler de cas où une recherche commandée par une agence gouvernementale avait vu des paragraphes réécrits parce qu’ils ne correspondaient pas à l’idéologie de la Maison-Blanche. L’Union of Concerned Scientists s’est particulièrement démarquée par son effort pour dénoncer ces cas, et les médias y ont apporté un bon écho. Le livre du journaliste Chris Mooney, Republican War on Science , y a aussi contribué.

Le sujet « science et politique » a d’ailleurs acquis suffisamment d’importance pour que lors de l’arrivée au pouvoir d’Obama, en janvier 2009, ce soit une de ses premières décisions : faire rédiger par les agences gouvernementales des directives sur la distance à établir entre les scientifiques à l’emploi du gouvernement et les pouvoirs politiques.

Au Canada, on vit avec un cousin de cette évolution. Il n’y a pas eu d’histoires connues de rapports réécrits par le parlement ou le bureau d’un ministre —peut-être que ça viendra— mais il y a eu des histoires de scientifiques « bâillonnés » : depuis 2008, le contrôle de l’information est devenu beaucoup plus sévère, même extrême, au point de donner lieu à des situations farfelues. Tout récemment, un journaliste du Ottawa Citizen a voulu faire un article sur une recherche conjointe de la NASA et du Conseil national de recherche du Canada : à Ottawa, sa requête est passée par 11 fonctionnaires en deux jours et finalement, il n’a jamais eu les informations qu’il demandait. À la NASA, il lui a suffi d’un coup de fil et de 15 minutes.

Pour dénoncer cela, en février dernier, deux associations canadiennes de vulgarisateurs, une anglophone (la CSWA) et une québécoise (l'ACS), ont organisé un panel lors du congrès américain de l’AAAS, qui avait lieu cette année à Vancouver. Un panel sur le bâillonnement, ou musellement, des scientifiques. Ça a eu un assez bon écho médiatique —considérant que la science est rarement la priorité des médias. Et c’est un débat qui n’est probablement pas près de s’éteindre.

2) Réflexions sur les intersections entre science et politique. En partie à cause de tout ce qui précède, on a vu se multiplier ces réflexions au cours des années 2000. Sans doute s’est-on rendu compte que ce n’est pas de nuire à la science que de reconnaître que les scientifiques peuvent eux aussi subir des influences et des pressions. En fait, ça oblige même, dans les reportages en tout cas, à humaniser les scientifiques, ce qui est un avantage à ne pas sous-estimer.

C’est dans ce contexte que même les grands magazines — Science , New Scientist — ont créé à partir de 2008 des chroniques « science et politique ». Même le quotidien britannique The Guardian a ouvert une telle rubrique sur son site. Et il existe un magazine en ligne, Science Progress , uniquement consacré aux intersections entre science et politique.

Ainsi que, bien sûr, des livres, certains consacrés spécifiquement à l’évolution du financement des universités au cours des dernières décennies : une réflexion qui jette un pont avec l’actuelle crise étudiante au Québec.

3) Réflexions sur l’implication sociale du scientifique. Tout ce qui précède, enfin, a donné lieu à une série inédite de réflexions sur ce que le scientifique a « le droit » de dire ou de faire, s’il veut se joindre à la conversation planétaire générée par Internet. S’il veut se joindre au dialogue public, en tant que scientifique mais aussi en tant que citoyen. Peut-il se prononcer sur des enjeux politiques à connotation scientifique, sans sacrifier son objectivité? Cette question vous semble simpliste à vous, scientifiques —bien sûr qu’ils ont le droit de parler— mais posez-la dans votre entourage, et une des premières choses qui ressort, c’est que le scientifique est un être « neutre » et « objectif ».

Sur ce troisième et dernier point, il est certain qu’Internet a permis dans les années 2000 l’expression d’opinions en plus grand nombre que jamais auparavant, des opinions qui n’auraient pas trouvé de canal de diffusion avant les années 2000. Les blogueurs, américains et britanniques en particulier, ont écrit sur le financement de la recherche, l’importance d’appuyer des lois et règlements sur des données solides... et quelques-uns sont allés jusqu’à mettre une casquette d’activiste.

Mais peu importe : activistes ou analystes, tous s’inscrivent dans une même tendance qu’on commence à peine à mesurer dans le monde anglophone : de plus en plus de scientifiques jonglent avec l’implication sociale, l’engagement social, dans des termes différents de l’époque où « engagement social » pouvait se limiter à faire une conférence par année dans une école.

Comment s'engager socialement

Il y a plusieurs raisons à cette évolution. Je vous en propose une de mon point de vue d’observateur qui vous regarde depuis l’autre côté de la barrière, celle des médias : les groupes anti-science, anti-vaccination, anti-réchauffement climatique, eux, n’ont pas ces scrupules à s’engager sur la place publique. Eux vont aller faire du lobbying au gouvernement, et certains ont un assez bon succès, parce qu’ils connaissent mieux les ficelles de la politique et de la vulgarisation que les scientifiques.

Je me souviens d’une conférence, en 2009, lors de la première édition du congrès canadien « Science Policy », qui vise justement à créer des ponts entre les deux solitudes. Elle était donnée par Preston Manning, ancien chef du parti réformiste, fusionné aujourd’hui dans le parti conservateur. On l’ignore au Québec, mais Manning est devenu au Canada anglais un ambassadeur de la science.

Dans le contexte de ce congrès, il répondait à une question de base : quelles sont les erreurs que font les scientifiques quand ils tentent de vendre leur idée à des politiciens? Et ce qu’il leur disait, c’était : le scientifique arrive avec une introduction de ce qu’est son champ de recherche, peut-être super-bien vulgarisée, mais quelque chose dont le politicien n’a absolument pas besoin. Ensuite, il continue avec le contexte où se situe sa recherche par rapport aux autres recherche. Peut-être tout aussi bien vulgarisée, mais quelque chose dont le politicien n’a pas besoin non plus.

Ce que le politicien attend c’est, en 30 secondes : qu’est-ce qu’il y a là-dedans, pour moi. Comment je peux, moi, vendre ça. À mes électeurs, ou en commission parlementaire, ou au parti... Ça peut être l’application pratico-pratique, ou ça peut être le rêve ou l’espoir que va susciter cette recherche...

Cette façon de communiquer qu’il décrit, c’est quelque chose que nous, en journalisme et en communications, nous appliquons depuis un siècle. Lorsqu’on écrit, il faut s’adapter à son auditoire. Aller chercher des lecteurs qui, en temps normal, n’auraient pas lu sur ce sujet. C’est l’ABC du journalisme, de la communication, de la vulgarisation. Mais c’est une façon de communiquer qui est souvent à des années-lumière de la façon de réfléchir des chercheurs.

Si vous voulez briser la barrière des deux solitudes entre science et politique, il faut commencer par là. Et il va falloir que vous la brisiez, parce qu’en 2012, dans une société où la science est de plus en plus omniprésente, le maintien de ces solitudes devient de plus en plus dommageable pour la société.