Le secteur du bâtiment constitue l’un des principaux générateurs de matières résiduelles au Québec avec près de 30 % du tonnage annuel [1]. Heureusement, ce n’est pas l’ensemble de ces matières qui se retrouvent directement à l’enfouissement. Des mesures d’économie circulaire sont appliquées dans l’objectif d’éviter le gaspillage de ces ressources qui ont le potentiel d’avoir plusieurs vies subséquentes lorsqu’elles sont traitées convenablement. Au Québec, la hiérarchie de réduire, réemployer, recycler, valoriser et enfouir (3RV-E) est reconnue dans la Loi sur la qualité de l’environnement pour favoriser une gestion saine des matières résiduelles. Cette hiérarchie peut toutefois être modifiée lorsqu’une analyse environnementale basée sur le cycle de vie (ACV) démontre la pertinence d’un autre ordre [2]. Ceci soulève la question : comment est-ce que l’ACV résout les problèmes de 3RV-E ?

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Par : Xavier Tanguay, candidat à la maitrise recherche au LIRIDE (Université de Sherbrooke)

Pour comprendre la complexité de l’insertion du 3RV-E en ACV, il faut débuter par l’essence même de ce type d’analyse. En soi, l’ACV s’intéresse à inventorier l’ensemble des émissions et extractions de chacune des activités humaines qui participent au cycle de vie. Par exemple, une poutre de bois dans un bâtiment est suivie de son extraction dans la forêt sous la forme de tronc d’arbre, sa transformation en poutre, sa pose dans le bâtiment, jusqu’à son enfouissement à la fin de la vie utile de l’ouvrage. Le tout, en considérant même l’usage des différents équipements, le transport et le carburant consommé à chacune des étapes.

Il se peut toutefois que ladite poutre se retrouve soit récupérée pour une application architecturale dans un autre bâtiment, soit reconvertie en panneaux OSB par suite du broyage de la poutre. Ces alternatives génèrent toutefois une seconde vie utile à la poutre de bois. Dans la détermination des impacts environnementaux associés à ces deux vies succinctes, plusieurs questions se posent : quelles activités doivent être attribuées à la première vie? Lesquelles relèvent de la seconde? Comment quantifie-t-on les bénéfices d’avoir détourné la poutre de l’enfouissement?

En ACV, la résolution d’un tel problème doit aussi être en accord avec la perspective de l’étude, soit attributionnelle ou conséquentielle. La perspective attributionnelle d’un tel problème s’intéresse alors à établir les impacts environnementaux qui doivent être accordés à la première vie, ainsi que ceux reportés à la seconde. Regardons, sous l’angle de la poutre de bois, quatre des approches attributionnelles pour les vies multiples de produits :

  1. Approche du type « pollueur-payeur » : toutes les activités suivant l’arrivée de la poutre au centre de tri sont attribuées au second cycle, puisqu’il est la raison de la reconversion ;
  2. Approche du type « responsabilité partagée » : les activités de reconversion de la poutre, à partir de son arrivée au centre de tri jusqu’à sa sortie, sont partagées équitablement entre les deux cycles. Toute autre activité avant le centre de tri appartient exclusivement au premier. Toute activité après le centre de tri appartient au second ;
  3. Approche du type « responsabilité élargie du producteur » : toutes les activités de reconversion de la poutre avant son deuxième usage appartiennent au premier cycle.
  4. Approche du type « course à relais » : la poutre récupérée à même les résidus du bâtiment provient nécessairement d’un cycle ultérieur. Un partage devrait donc être considéré en fonction de ce qui est effectivement récupéré. Ce partage peut correspondre à un partage d’une part des activités ayant mené à sa disponibilité à la sortie du centre de tri.

 La Figure 1 présente une synthèse des quatre solutions décrites ci-haut.

Figure 1 – Solutions possibles à un système multifonctionnel dans une perspective attributionnelle

Figure 1 - Solutions possibles à un système multifonctionnel dans une perspective attributionnelle

En ce qui concerne la perspective conséquentielle, une seule approche est nécessaire. En ce sens, l’objectif n’est plus de séparer les cycles à proprement dit, mais plutôt d’établir quels sont les processus (ou produits) touchés en conséquence d’une perturbation du système (ex : valoriser plutôt que recycler). La matière résiduelle récupérée (comme la poutre de bois) tente-t-elle de substituer du bois d’œuvre vierge dans le bâtiment subséquent, ou est-ce de l’acier, ou encore du béton ? Si la poutre de bois est valorisée énergétiquement, les bénéfices sont-ils plus importants que de l’avoir recyclée comme élément structural (ou architectural) dans un autre bâtiment ? Un exemple simplifié des scénarios possibles est présenté à la Figure 2. Dans cet exemple, le scénario 1 récupère les pièces de bois pour remplacer des poutres d’acier. Le scénario 2 récupère le bois pour une valorisation énergétique, ce qui remplace une demande en électricité provenant d’un autre fournisseur. La question se posant est alors : est-il mieux de remplacer l’acier ou une demande électrique ?

Figure 2 – Solutions possibles à un système multifonctionnel dans une perspective conséquentielle

 Figure 2 - Solutions possibles à un système multifonctionnel dans une perspective conséquentielle

Réaliser l’ACV de produits détournés de l’enfouissement dépend donc fortement de la perspective. De plus, les résultats préliminaires d’un projet [3] du LIRIDE indiquent que les différentes approches attributionnelles peuvent influencer les résultats de l’étude et que le raffinement d’un modèle en perspective conséquentielle peut en renverser les résultats! L’analyse environnementale de systèmes où il y a pratique du 3RV-E est donc tout sauf triviale, car la perspective et la cohérence entre les modèles sont primordiales. Une application consistante de la méthodologie de l’ACV est donc essentielle pour caractériser le profil environnemental de bâtiments ou d’autres produits, améliorer leur écoconception, poser les choix optimaux pour la gestion de leur fin de vie et réduire leurs impacts environnementaux.


[1] Gouvernement du Québec, “Gestion des résidus du secteur de la construction, de la rénovation et de la démolition (CRD).” Publications du Québec, 2014.

[2] Éditeur officiel du Québec, Loi sur la qualité de l’environnement. 2020, p. 176.

[3] Tanguay, X.* et Amor, B. 2019. L’approche du pollueur-payeur pour la fin de vie des bâtiments : est-elle toujours « payante » d’un point de vue environnemental? Présentation par affiche dans le cadre du Rendez-Vous de l’Économie Circulaire : Agir pour Transformer. 9-10 mai 2019. Sherbrooke (Québec), Canada.

Xavier Tanguay, candidat à la maitrise au LIRIDE (Université de Sherbrooke)