Alors que depuis mars 2020 une partie de la population québécoise évite de consulter un professionnel de la santé à cause du risque de contagion de la COVID-19, l’incontinence urinaire continue à toucher un nombre grandissant de femmes. Retarder la consultation peut aggraver ce problème de santé et entraîner des complications. Pour tenter de répondre plus adéquatement aux besoins, une équipe de recherche de l’Université de Montréal propose une solution : la téléréadaptation du plancher pelvien. Celle-ci permettrait aux femmes concernées de recevoir des soins appropriés, même les plus intimes, sans devoir se rendre à l’hôpital ou en clinique chaque semaine.

L’incontinence urinaire, définie comme toute perte d’urine involontaire[1], touche jusqu’à 1 femme sur 3 après 65 ans[2]. De plus, jusqu’à 25 % des femmes touchées présentent des symptômes qualifiés de sévères, avec 10 fuites ou plus par semaine[3]. Si elle n’est pas traitée, l’incontinence urinaire peut mener à des infections urinaires, à des irritations de la peau et à des ulcères[4]. Du côté psychosocial, elle a également des conséquences négatives sur l’estime de soi, la vie sexuelle, le bien-être et la qualité de vie. Chez les femmes plus âgées, elle entraîne aussi une diminution de l’activité physique et de la participation sociale, de même qu’une augmentation de l’isolement et du risque d’admission en centre d’hébergement[5]. Le tabou et la stigmatisation qui entourent l’incontinence urinaire amènent les femmes touchées à réduire leurs sorties et leurs contacts sociaux ainsi qu’à ressentir beaucoup de honte liée à leur condition[6].

Les exercices des muscles du plancher pelvien sont le traitement officiellement recommandé en première ligne, tant au Canada qu’ailleurs dans le monde, pour l’incontinence urinaire[7]. Ces exercices de renforcement peuvent être enseignés et effectués lors de traitements en physiothérapie du plancher pelvien.
 

La téléréadaptation

La pandémie a amplifié certaines barrières à la physiothérapie du plancher pelvien qui étaient déjà présentes. Avant l’apparition de la COVID-19, le manque d’information constituait le plus souvent le motif derrière l’absence de consultation. En effet, plusieurs femmes n’abordaient pas la question avec un professionnel de la santé, par gêne ou encore en raison de la croyance que les fuites urinaires sont inévitables avec l’avancée en âge[8]. Pouvaient aussi s’ajouter certaines contraintes financières dans l’accès au traitement[9] ou bien le manque de physiothérapeutes formés en rééducation du plancher pelvien, qui générait d’importantes listes d’attente[10]. Cependant, dès le début de la crise du coronavirus, une nouvelle barrière majeure est apparue : l’inquiétude liée à la fréquentation en personne des milieux de soins. Cette inquiétude, qui a touché particulièrement la clientèle âgée, a même mené à une baisse allant jusqu’à 80 % de certaines consultations[11]. Lors du premier confinement au printemps 2020, les cliniques de physiothérapie ont d’ailleurs dû fermer leurs portes à la population générale pendant plus de trois mois[12], ce qui a limité encore davantage l’accès au traitement.

En cette période de pandémie, les physiothérapeutes ont dû adapter leur pratique afin de réduire les contacts et d’éviter la propagation du coronavirus[13], notamment en adoptant un virage vers la téléréadaptation[14]. De mars à juin 2020, les physiothérapeutes du Québec ont ainsi effectué plus de 350 000 consultations à distance[15]. Recevoir des soins de santé à distance est donc désormais possible à large échelle au Québec et semble avoir la faveur du public, avec un taux de satisfaction de 91 % chez les patients pour les consultations médicales durant la pandémie[16]. À long terme, les soins virtuels pourraient mener à des économies pour le système de santé et peut-être également augmenter la rapidité d’accès aux services[17].

La téléréadaptation, soit une prestation de soins de physiothérapie à distance à l’aide d’outils technologiques qui permettent d’assurer des consultations virtuelles en temps réel, pourrait être une option pour offrir de la physiothérapie du plancher pelvien. Une grande partie de la pratique en physiothérapie repose sur l’éducation des patients au sujet de leur condition, des exercices nécessaires à leur prise en charge ou encore des changements d’habitudes de vie à adopter afin de réduire ou de gérer adéquatement les symptômes. L’ensemble de ces éléments de soins ne nécessitent pas de contact direct. Les traitements en physiothérapie du plancher pelvien suivent bien souvent une structure similaire. Une approche principalement à distance répondrait à la volonté de limiter les contacts avec les milieux de soins. En raison de sa nature intime, la physiothérapie du plancher pelvien pose néanmoins quelques enjeux spécifiques comparativement à la physiothérapie plus générale.
 

Un nouveau programme

Pour tenter de répondre plus adéquatement aux besoins actuels, l’équipe du laboratoire de la Chaire de recherche du Canada sur la santé urogynécologique et le vieillissement de la professeure Chantal Dumoulin, de l’Université de Montréal, a développé un traitement hybride qui combine l’approche en personne et à distance. Adapté du programme GROUP pour le traitement de l’incontinence urinaire chez les femmes âgées[18], ce projet de téléréadaptation comprend une rencontre d’évaluation en personne ainsi qu’un suivi de 12 semaines par visioconférence. Lors des 12 semaines du traitement à distance par téléréadaptation, les femmes du programme assistent à une séance hebdomadaire par visioconférence. Une physiothérapeute anime cette séance, qui comprend des capsules éducatives et des exercices ainsi que des explications pour des exercices à la maison. Un large essai clinique qui a réuni plus de 360 femmes à travers le Québec a validé récemment la version en présentiel du programme[19]. Ce programme comprenait les mêmes 12 séances, suivait la même progression hebdomadaire pour les exercices et couvrait les mêmes thèmes dans les capsules éducatives que sa version en téléréadaptation.

Encore peu d’initiatives de ce genre ont été tentées à travers le monde. Les études sur le sujet sont encore préliminaires et rapportent des résultats sur un nombre très limité de personnes (trois sujets)[20]. D’autres encore évaluent des options asynchrones, par exemple avec des contacts par courriel ou des traitements à l’aide d’appareils d’exercices, et sont donc plus loin de la définition de la téléréadaptation[21]. Au cours des prochains mois, l’équipe de recherche de l’Université de Montréal évaluera donc si un tel programme en ligne est faisable et bien accueilli. Ses résultats détermineront l’efficacité de cette forme de téléréadaptation mise en place initialement comme une solution provisoire à un confinement annoncé comme temporaire. En plus de valider l’efficacité clinique de l’approche par visioconférence, l’étude recueillera les témoignages des participantes au programme pour émettre des recommandations et accompagner l’implantation de ce type de service à travers le Québec.
 

Les limites

Certains actes cliniques précis liés au toucher se prêtent toutefois moins aux approches à distance[22]. Lors d’une consultation en personne, le physiothérapeute commence par une évaluation des différentes structures impliquées[23]. Le plancher pelvien regroupe tous les différents tissus qui viennent refermer le bassin et qui entourent les organes génitaux, notamment les tissus conjonctifs qui soutiennent les organes, les ligaments ainsi que les muscles. Ce sont surtout les muscles qui sont sollicités lors du traitement de l’incontinence urinaire. Les muscles du plancher pelvien sont ainsi évalués de manière précise selon plusieurs critères incluant la force, l’endurance et la coordination. Lors de cette évaluation, le physiothérapeute s’assure que la patiente effectue la contraction souhaitée pour les exercices, soit une contraction qui mène à une élévation ou à une aspiration vers l’intérieur. L’apprentissage de la contraction à effectuer est une étape cruciale du traitement. Les femmes qui consultent ont parfois besoin de plus d’une explication (p. ex., « comme zipper une fermeture éclair vers le haut », « comme pour faire monter un bleuet dans le vagin », « comme pour aspirer un spaghetti », etc.) pour arriver à la bonne contraction, dans un processus d’essais et erreurs. Même en s’aidant de la palpation digitale à l’interne, soit l’insertion de doigts dans la cavité vaginale pour guider la contraction, ou encore en étant guidée par des appareils de mesure pour confirmer ou faciliter le mouvement, la patiente aura généralement besoin de plus d’une minute pour atteindre la bonne contraction[24].

En fait, jusqu’à un quart des femmes auraient tendance à faire une inversion de commande lorsqu’elles reçoivent la consigne de contracter les muscles du plancher pelvien[25]. Effectuer une poussée ou pousser en retenant son souffle plutôt qu’accomplir une contraction (ou élévation ou aspiration) n’est cependant pas sans conséquence. La poussée entraîne une descente du plancher pelvien plutôt qu’une élévation, ce qui cause un étirement des tissus[26]. Si la patiente effectue mal la contraction de façon répétée, dans le cadre d’un programme d’exercices par exemple, ce mouvement incorrect de descente peut endommager les structures visées par le traitement. Au même titre que la constipation, la grossesse et l’accouchement ou la toux chronique, un tel étirement à répétition des structures pelviennes, particulièrement des structures nerveuses, est associé à un affaiblissement des muscles du plancher pelvien[27]. Une évaluation en personne par un physiothérapeute est donc essentielle au bon déroulement du traitement, ce qui explique pourquoi cette étape se retrouve au sein du programme proposé par l’équipe de recherche, et d’où l’aspect hybride de ce traitement.

Le projet innovant proposé par l’équipe de recherche de l’Université de Montréal tente ainsi d’optimiser les possibilités offertes par la téléréadaptation tout en respectant les réalités inhérentes à cette pratique bien particulière qu’est la physiothérapie du plancher pelvien. Né du confinement et de la distanciation physique, le projet pourrait ouvrir la voie à une toute nouvelle catégorie de soins, en temps de pandémie et au-delà. Dans une ère post-COVID, les applications d’un tel programme à une population rurale ou vivant dans des régions éloignées seraient certainement bien accueillies.

 

— Un article de Mélanie le Berre, étudiante au programme de doctorat en sciences de la réadaptation à l'Université de Montréal