La population québécoise a contribué activement à l’effort de guerre des nations alliées contre les forces de l’Axe lors de la Seconde Guerre mondiale. Cependant, cet engagement a progressivement disparu de la mémoire collective de la province et n’est que rarement célébré aujourd’hui. Marquée par l’imposition du service militaire obligatoire ainsi que par l’intolérance et le rejet du fait français dans les Forces armées du Canada, la participation des habitants du Québec à ce conflit ne s’est pas faite sans heurts. Au fil du temps, interprétée négativement par les écrivains et les artistes, la contribution du Québec à la Seconde Guerre mondiale a largement sombré dans l’oubli.

Le 2 septembre dernier marquait le 75e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Bien qu’éclipsées par la pandémie, les célébrations autour de cet événement ont encouragé la publication de nouveaux ouvrages le commémorant. Au Canada, c’est l’historien Tim Cook qui a sonné la charge en publiant un livre intitulé The fight for history: 75 years of forgetting, remembering, and remaking Canada’s Second World War[1] (75 ans d’oubli, de souvenir et de commémoration de la Seconde Guerre mondiale au Canada). Cook y affirme que pendant des décennies, la société et le gouvernement canadiens ont choisi de mettre en oubli la participation du pays au conflit, l’héritage complexe et controversé de cette guerre décourageant sa commémoration[2]. Quoique l’analyse de Cook n’accorde que peu de place au Québec, la seule province à majorité francophone est celle qui a effacé le plus efficacement sa participation à cette guerre de sa mémoire collective. Encore aujourd’hui, la contribution du Québec à la Seconde Guerre mondiale est méconnue[3].
 

La conscription

De tous les facteurs expliquant le manque d’intérêt des Québécois pour la Seconde Guerre mondiale, le plus important est la controverse engendrée par la conscription, soit l’imposition du service militaire obligatoire. Fortement opposée à tout service militaire involontaire outre-mer, au moment où le gouvernement impose la conscription à l’échelle nationale, la population francophone du Québec se retrouve en complet désaccord avec le Canada anglais, qui soutient cette imposition[4].

Cette division constitue un héritage de la Première Guerre mondiale. En effet, l’imposition de la conscription en 1917 avait mené à d’importantes manifestations à travers le Québec. Celles-ci étaient rapidement devenues de véritables émeutes et avaient atteint leur paroxysme le 1er avril 1918, quand quatre manifestants anti-conscription avaient été tués à Québec par des soldats anglophones[5]. Ces derniers avaient ouvert le feu sur la foule et avaient procédé, dans les jours suivants, au pillage de plusieurs secteurs de la ville. Condamnée par la presse québécoise, cette perte de contrôle des autorités militaires avait envenimé les relations entre les anglophones et les francophones[6]. Heureusement pour le gouvernement, la guerre avait pris fin avant que la crise engendrée par la conscription n’érode davantage l’unité nationale, mais les plaies infligées sont demeurées vives et ont été rouvertes vingt ans plus tard par la Seconde Guerre mondiale.

Souhaitant éviter une nouvelle rupture entre Canadiens anglais et français, le premier ministre fédéral, William Lyon Mackenzie King, promet, à l’aube du conflit, que l’effort de guerre canadien demeurera limité et que la conscription ne sera pas imposée[7]. Aux yeux du premier ministre, la tâche de combattre l’Allemagne nazie revient aux forces anglaises et françaises, et outre l’envoi de quelques volontaires, la contribution du Canada à la cause alliée sera fondamentalement matérielle. Cette promesse assure au premier ministre l’appui de la population québécoise, qui élit en 1939 un gouvernement provincial libéral favorable à l’administration King. Ainsi, le gouvernement fédéral parvient, en échange d’un rejet hâtif de la conscription, à s’assurer le soutien du Québec à l’effort de guerre[8].
 

Une promesse brisée

Cette vision d’un effort de guerre canadien limité est toutefois remise en question par les victoires allemandes au cours de l’été 1940. En l’espace de quelques semaines, la France est défaite et le Royaume-Uni se retrouve seule face aux forces nazies, qui commencent à bombarder ses villes et ses installations militaires. Devant ce désastre, la population canadienne ne veut plus rester à l’écart du champ de bataille[9].

Craignant de voir le Royaume-Uni tomber aux mains des Allemands, le public canadien demande au gouvernement fédéral d’intensifier ses efforts de guerre. Cela mène à l’adoption, le 21 juin 1940, de la Loi sur la mobilisation des ressources nationales (LMRN). Celle-ci donne au gouvernement le pouvoir de réquisitionner les biens et les services des Canadiens pour la défense du pays. La conscription pour le service militaire est incluse au sein de cette loi, mais le premier ministre soutient que les conscrits ne seront pas envoyés à l’étranger[10]. Le rôle de ces derniers sera plutôt de protéger le Canada et de libérer les volontaires pour le service outre-mer. Bien que certaines figures francophones s’opposent à la LMRN, la majorité l’accepte, la chute de la France ayant convaincu les francophones de la nécessité d’un effort de guerre élargi[11].

Toutefois, les Canadiens français sont toujours contre la conscription pour service outre-mer, et cette position s’oppose à celle d’un nombre grandissant de Canadiens anglais. À la fin de 1941, l’essoufflement progressif du recrutement volontaire relance le débat, et plusieurs journaux et groupes de pression anglophones appellent le gouvernement fédéral à revenir sur sa position[12]. Face à ces critiques, le premier ministre choisit de mener en avril 1942 un plébiscite* national afin de se libérer de sa promesse de ne jamais envoyer de conscrits à l’étranger. L’ensemble des provinces canadiennes accepte de délier le premier ministre de ses engagements, à l’exception du Québec, où 72 % des électeurs s’y opposent[13]. Ce résultat engendre une réaction négative dans la population québécoise francophone, parce que dans une large mesure, cette dernière considérait que la promesse initiale de King lui était directement adressée. Pour plusieurs, le plébiscite constitue une tentative de la majorité canadienne-anglaise de libérer King d’une promesse faite à la minorité francophone[14]. Conscient de cette opposition, le premier ministre repousse l’envoi des conscrits sous le prétexte que le recrutement volontaire suffit encore aux besoins de l’armée; les conscrits ne seront mobilisés outre-mer que si nécessaire[15].

En 1944, la réalité militaire rattrape le premier ministre. En raison des pertes engendrées par la participation du Canada à l’invasion de l’Italie et de la France, les hauts gradés de l’armée demandent au gouvernement de faire appel aux conscrits. Le recrutement volontaire ne répondant plus aux besoins, le premier ministre King accepte à contrecœur d’envoyer 16 000 conscrits en Europe, brisant ainsi sa promesse[16]. Plusieurs francophones du Québec s’élèvent pour condamner la décision du premier ministre, mais seul un faible nombre manifestent ouvertement leur colère. Finalement, c’est avec déception que la majorité de la population québécoise se résigne à l’imposition de la conscription[17].
 

Le conscrit francophone

Un autre aspect clivant du débat sur la conscription est l’adoption par plusieurs Canadiens anglais d’une image stéréotypée du conscrit. Comme le montrent les recherches de Scott N. Thompson, professeur associé à l’Université de la Saskatchewan, les conscrits sont à l’époque régulièrement présentés dans les médias anglophones comme égoïstes, lâches, paresseux et principalement issus des communautés immigrantes et francophones[18]. Affublés du surnom de « zombies », ils sont continuellement ridiculisés pour leur supposé manque de volonté et de patriotisme[19]. Cette perception stéréotypée des conscrits est également présente au sein des Forces armées du Canada. Plusieurs officiers anglophones établissent un lien direct entre les Canadiens français, les immigrants et les conscrits. Selon eux, ces groupes ne partagent pas les valeurs anglo-saxonnes sur lesquelles repose la société canadienne et refusent de contribuer à l’effort de guerre. Alors que les « véritables » Canadiens offriraient leur vie pour la défense du pays et de ses idéaux démocratiques, les Canadiens français et les minorités ethniques renieraient leurs devoirs par ignorance ou manque de loyauté, et doivent conséquemment être forcés au service militaire. Ainsi, les conscrits deviennent pour de nombreux Canadiens la preuve supposée du rejet francophone de l’effort de guerre[20].

Toutefois, cette vision ne reflète pas la réalité. Une analyse approfondie de la composition des conscrits démontre que malgré une faible surreprésentation des minorités ethniques et linguistiques au sein des troupes conscrites, ces dernières sont généralement représentatives de la diversité linguistique et ethnique du Canada de l’époque[21]. Qui plus est, l’appui des Canadiens anglais à la conscription est loin d’être unanime. Par exemple, un sondage mené au mois de novembre 1942 démontre que la moitié des Canadiens âgés de 21 à 29 ans refusent de soutenir la conscription. Ce n’est qu’auprès de la population âgée de plus de 50 ans, un groupe exempt de ses effets, que la conscription reçoit un appui dépassant 60 %[22]. Ainsi, l’idée que seuls les francophones et les immigrants s’opposent à la conscription est fausse.
 

Servir en anglais

Ceux qui, à l’époque, critiquent la contribution francophone au service militaire négligent également la présence des barrières linguistiques et culturelles qui découragent l’enrôlement des Canadiens français. Traditionnellement anglaises, les trois branches des forces canadiennes (armée, marine, aviation) ne deviendront bilingues qu’à la suite d’importantes réformes adoptées dans les années 1960[23]. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les institutions militaires reposent encore sur un unilinguisme anglophone assumé. Sous le prétexte de favoriser la collaboration de la marine et de l’aviation canadiennes avec ses équivalents britanniques, l’anglais est imposé à l’ensemble des marins et pilotes canadiens. Un francophone ne peut pas servir en français au sein de ces branches des forces canadiennes et tout candidat unilingue français doit apprendre l’anglais avant d’amorcer sa formation. Dans l’armée de terre, où se retrouve la majorité des soldats francophones, l’anglais demeure un incontournable, puisque la plupart des formations et des manuels d’instruction militaire ne sont offerts que dans la langue de Shakespeare. Les ordres sont également transmis en anglais et un soldat unilingue français n’est pas admissible à une promotion. Conséquemment, un soldat francophone ne peut réellement servir dans sa langue lors de la Seconde Guerre mondiale, et ce, même s’il appartient à une unité entièrement composée de Canadiens français[24].

Malgré ces barrières, un nombre conséquent de francophones s’enrôlent volontairement lors du conflit. Bien que le gouvernement fédéral n’ait pas comptabilisé le nombre de soldats canadiens français, l’historien Serge Bernier, aujourd’hui professeur au Département d’histoire de l’Université du Québec à Montréal, estime que les francophones représentent au minimum 20 % des effectifs totaux. Cela équivaut approximativement à 161 000 volontaires francophones au sein des troupes canadiennes, dont plus de 84 000 proviennent de la province de Québec. Compte tenu de la controverse engendrée par la crise de la conscription et de l’unilinguisme des Forces armées canadiennes, ce niveau de participation est non négligeable[25].
 

Un héritage controversé

Malgré une contribution active à l’effort de guerre, les Québécois ont de la difficulté à commémorer leur participation au conflit. Marquée par diverses polémiques entourant la conscription et le fait français, la Seconde Guerre mondiale laisse derrière elle un héritage controversé qui n’est que rarement immortalisé par les auteurs québécois. Selon Élisabeth Nardout-Lafarge, professeure de littérature à l’Université de Montréal, les quelques ouvrages produits sur le sujet depuis 1940 montrent l’existence d’un processus de distanciation entre les Canadiens français et leur participation à la Seconde Guerre mondiale[26]. Plus précisément, elle constate que la guerre est généralement interprétée comme une imposition externe à laquelle les Canadiens français ont été soumis contre leur gré. Dans plusieurs textes, le rejet de la guerre devient même une part intégrante de l’identité canadienne-française[27]. À titre d’exemple, le roman de 1968 La guerre, yes sir!, de Roch Carrier, présente le conflit comme un affrontement entre anglophones et francophones, les premiers cherchant à dominer les seconds par l’imposition de la guerre. Cette imposition est promptement rejetée dès les premières pages du roman lorsque l’un des personnages principaux se coupe la main afin d’éviter d’être conscrit. Bien que certains auteurs préfèrent interpréter la guerre comme une occasion d’émancipation pour les hommes, Élisabeth Nardout-Lafarge soutient que cette liberté s’accompagne de son lot de souffrances puisqu’elle est régulièrement associée à l’anéantissement des soldats sur les plans physique et émotionnel[28]. Ainsi, certains personnages tels que Richard Lanoue (Les Canadiens errants, de Jean Vaillancourt) et Tit-Coq (Tit-Coq, de Gratien Gélinas) sortent meurtris du conflit, tandis que d’autres, comme Lernel (Neuf jours de haine, de Jean-Jules Richard) et Corriveau (La guerre, yes sir!), n’y trouvent que la mort[29].

Quoique l’enrôlement de dizaines de milliers de volontaires québécois au sein des Forces armées du Canada pendant la Seconde Guerre mondiale laisse supposer une réalité plus nuancée, les écrivains québécois mettent généralement cet aspect de côté. Ce choix s’explique partiellement par le fait que l’image d’un Québec opposé à la guerre et isolé du reste du Canada s’inscrit plus naturellement dans la narration nationaliste québécoise qui s’est développée après le conflit[30]. Graduellement, la contribution du Québec à la victoire des forces alliées s’est effacée de la mémoire collective, tout comme le souvenir des dizaines de milliers de volontaires québécois s’est peu à peu dissipé. Néanmoins, cet oubli n’est pas irréversible. Les dernières années ont vu un regain d’intérêt des Canadiens pour la Seconde Guerre mondiale, et les historiens québécois seront probablement bientôt plus nombreux à revisiter la contribution de leur province à ce conflit.
 

— Un article de Jeremy John Walling, étudiant au programme de doctorat en histoire à l'Université de Montréal