En Algérie, un récent mouvement de contestation fait ressurgir un féminisme revendicatif inégalé depuis des décennies. Cet élan révolutionnaire demande plus de liberté et une vraie démocratie pour le peuple algérien. Les facteurs qui ont façonné l’activisme féminin algérien permettent de saisir le poids que portent les femmes algériennes, la détermination qui les anime dans leur contestation et les défis qui leur restent à surmonter.

« Pas d’Algérie libre et démocratique sans liberté des femmes[1] » proclame une banderole tenue par des Algériennes au cœur du Hirak. Ce mouvement de contestation amorcé le 22 février 2019 pour dénoncer la candidature à un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika ne s’est pas éteint après le départ de ce dernier du pouvoir, deux mois plus tard. Chaque vendredi, dans tout le pays, les revendications d’anciennes combattantes de la guerre d’Algérie (1954-1962), les moudjahidates *, accompagnées d’une nouvelle génération de jeunes femmes, mettent en avant un combat solidaire pour une cause qui les unit : l’avancée des droits des femmes. L’utilisation lors des manifestations de l’image de la célèbre infirmière résistante et moudjahida Baya Touhami, qui prodiguait des soins aux moudjahidines * et à la population civile, à côté de la photo d’Amina Merabet, une jeune Algérienne brûlée vive dans une rue en 2016[2], vient illustrer les liens étroits qui unissent l’activisme actuel à celui des moudjahidates. Entre transmission intergénérationnelle, contexte historique et religieux, le féminisme algérien ne cesse d’évoluer, mais il se heurte à une société encore inégalitaire.
 

La désillusion

Les aspirations et la lutte des femmes lors de la guerre d’Algérie ont été peu valorisées ; elles ont plutôt été rapportées au récit plus large de la cause algérienne englobant l’ensemble des personnes ayant pris part aux combats sans distinction de genre. L’aspect de l’égalité de genre a reçu peu d’attention dans les récits traitant de cet événement. Danièle Djamila Amrane Minne, elle-même une moudjahida, a toutefois écrit un livre majeur sur le sujet : Les femmes algériennes dans la guerre. Elle y détaille leur motivation et les fonctions militaro-politiques qu’elles ont occupées à l’époque. Certaines étaient cheffes de zone du Front de libération nationale (FLN) lors de la bataille d’Alger, alors que les moudjahidates et les moudjahidines étaient structurés selon un modèle incarnant une promesse d’égalité. Ces femmes constituent le socle fondateur du mouvement féministe algérien. Cependant, elles ont été écartées du paysage politique postindépendance après 1962. En raison de leur refus de se soumettre à un cadre politique rigide dans lequel elles ne se reconnaissaient pas, beaucoup ont été exclues de facto par les organisations du parti unique (le FLN). La scène politique étant presque exclusivement un milieu masculin, la hiérarchie sociale inégalitaire a donc été immédiatement rétablie. La réinsertion des femmes dans la vie politique d’après-guerre a été difficile : certaines étaient prisonnières d’un rôle limité au fonctionnement familial, d’autres faisaient face à des blocages politiques et beaucoup souffraient de séquelles psychologiques traumatisantes. Ces conditions ne leur permettaient plus d’exercer un militantisme actif, ce qui a renforcé leur marginalisation[3]. S’en sont suivis une désillusion et un désengagement de ces femmes ; l’historien français Jean-Pierre Filiu parle même de « dépossession des militantes opérée par le FLN en 1962[4] ».

La situation des femmes s’est ensuite grandement détériorée. Après l’indépendance, le régime a progressivement institutionnalisé la tutelle des femmes en se basant sur une interprétation inégalitaire de la jurisprudence islamique[5]. Le Code de la famille, promulgué en 1984 malgré la forte protestation d’anciennes moudjahidates et des femmes, en a été l’outil principal. Il attribuait aux femmes un statut de mineures et les plaçait sous la soumission d’un tuteur masculin, les privant de toute liberté de décision[6]. Un documentaire produit par le réalisateur algérien Ahmed Lallem, Algériennes, 30 ans après, confirme cette trahison des engagements de liberté et d’égalité pris pendant la guerre d’Algérie. Plusieurs femmes y expriment les difficultés de leur combat dans une série d’entretiens, où l’une témoigne ainsi :

« Le Code de la famille, à mon avis, a été la dernière serrure mise en 1984 face à   l’éclatement réversible des rapports de domination au sein du couple institué par la société patriarcale en pleine régression. Donc, cette serrure, ce qu’elle a fait, voyant que les femmes et les hommes ne respectaient plus ces rapports inégalitaires, elle les a institués et légalisés[7]. »

Cette déclaration montre que la politique de mise sous tutelle entrait en contradiction avec les exigences féministes égalitaires. La désillusion brutale provoquée par la redéfinition du statut des femmes dans la société algérienne ainsi que la mise à l’écart des moudjahidates ont provoqué un vide dans le paysage social et politique concernant le mouvement des femmes. Certes, l’ouverture au multipartisme en 1989 a entraîné une redynamisation du féminisme, avec la création d’organisations féministes militantes appuyées par des partis politiques progressistes[8]. Cependant, la montée de l’islamisme radical, les attaques du Front islamique du salut (ex-parti politique algérien militant pour la création d’un État islamique) et la guerre civile sanglante qui a  suivi dans les années 1990 ont ciblé et brisé le mouvement féministe. Les années 2000-2010 ont vu quelques réformes superficielles du Code de la famille sous la présidence de Bouteflika, qui tentait alors de répondre à la pression internationale et aux demandes d’associations féministes tout en ménageant la frange islamiste et conservatrice de son pays[9]. Ainsi, le mouvement des femmes décimé par la guerre civile continue d’être assujetti à un code établissant une inégalité de fait et de droit.

 

L’héritage révolutionnaire

Les mobilisations populaires de 2019 réclamant un pays libre et démocratique sont donc particulières, car elles sont marquées par la réapparition d’une force émancipatrice massive portée par les femmes et qui résulte de la libération de la parole issue du Hirak. Cette force exprime le sentiment de perte, de désillusion et de colère provoqué par la marginalisation des moudjahidates, la trahison du régime sur la question féminine et l’écrasement de la cause des femmes par les islamistes. L’investissement de l’espace public par les femmes marque ainsi une réappropriation de leurs droits, alors qu’elles reprennent le flambeau des moudjahidates, comme lors de la manifestation du 8 mars 2019, où beaucoup d’anciennes combattantes aujourd’hui âgées ont renoué avec leur lutte originelle[10].

Depuis les premières manifestations, des symboles faisant référence à la guerre d’indépendance, comme des chants issus de cette période et des portraits de martyrs et de martyres, montrent que ce mouvement revendique l’idée de continuité et de filiation à cette révolution[11]. Les moudjahidates présentes aux côtés des jeunes femmes témoignent de ce legs émancipateur. La rappeuse Raja Meziane fait référence dans sa chanson Allo le système aux martyrs et martyres de la révolution et aux multiples déviations opérées par le pouvoir. Avec plusieurs dizaines de millions de vues sur Internet, son clip a marqué l’opinion publique en raison des attaques que l’artiste y adresse à la classe politique dans un langage direct. Salima Sahraoui-Bouaziz, ancienne combattante de 83 ans, affirme retrouver son engagement de résistante[12]. Ces femmes de générations différentes illustrent ainsi le continuum historique. La moudjahida emblématique de la bataille d’Alger (1957), Djamila Bouhired, voit en ce mouvement « le début “d’une seconde indépendance” et la revanche de cet été 1962[13] ».

Une particularité du féminisme algérien actuel vient du fait qu’il est fortement issu d’une transmission intergénérationnelle, ce qui explique son profond attachement aux symboles révolutionnaires. L’écrivaine algérienne Habiba Djahnine explique ce fait :

« Quand on discute entre nous, on se rend compte de la présence forte des mères et des grands-mères dans notre itinéraire. Si nous sommes devenues féministes, c’est parce que nous avons bien compris les revendications de ces dernières. Nous avons bien compris ce qui leur manquait et ce qu’elles ont porté comme frustrations, comme poids et comme besoins de changement[14]. »

Ainsi, l’héritage historique prégnant a forgé l’activisme actuel. De plus, les actions ont permis aux femmes d’aujourd’hui d’aller plus loin que n’avaient pu le faire les féministes après l’indépendance. Les lacunes et les échecs du passé ont servi de base d’apprentissage pour déployer de nouvelles stratégies. La principale stratégie consiste à déconstruire l’idée que le mouvement des femmes est une tendance minoritaire déconnectée de la volonté et des valeurs algériennes.

Le Mouvement national des féministes algériennes (MNFA), mis en place en juin 2019, exige l’abrogation du Code de la famille adopté en 1984 et exprime le désir d’en finir avec la relégation des femmes et de leur cause. Il vise à « accroître [la] visibilité [des femmes] et [à] renforcer leur résistance collective au refoulement de l’espace public[15] ». Le but est de rendre le mouvement pérenne et d’ancrer l’idée qu’il ne représente pas seulement un effet de mode provoqué par le regain des revendications émancipatrices.

Les femmes exigent ainsi une réappropriation légitime de leur place dans l’espace public. Cette dynamique, portée par l’idéal qu’incarnaient les moudjahidates, est inhérente au Hirak et éclaire la genèse de l’activisme féminin algérien. Cependant, ce féminisme se nourrit également de facteurs autres qu’historiques qui influencent son essence dans sa globalité.
 

Un féminisme modernisé 

Les revendications féministes de la guerre d’indépendance et celles du Hirak sont loin d’être identiques en tout point. Différentes vagues féministes se sont succédé durant les soixante dernières années. La première vague est incarnée par la lutte pour le droit de vote des femmes et par les suffragettes. La deuxième vague se caractérise par la libération sexuelle des femmes, les questions autour de la contraception et l’avortement. La troisième vague, dans les années 1980, introduit la notion d’intersectionnalité, qui met en avant la convergence des luttes contre les dominations diverses dont les femmes sont l’objet : le genre, l’orientation sexuelle, le physique, la couleur de peau, etc. Certaines personnes considèrent qu’une quatrième vague féministe numérique a lieu en ce moment et qu’elle concerne la lutte en faveur de la justice pour les femmes en lien avec le harcèlement sexuel et les violences qu’elles subissent[16].

Le point de vue occidentalocentré dans la définition de ces différentes vagues est critiqué[17], mais dans des pays comme l’Algérie, ces mouvements féministes ont tout de même inspiré le militantisme, notamment dans la lutte contre les violences physiques et morales. Le féminisme algérien postindépendance s’inscrit dans les première et deuxième vagues féministes tandis que le féminisme algérien du Hirak appartient plutôt à la quatrième vague du féminisme. Les revendications ont très peu changé puisque la société et la politique du pays empêchent l’évolution des lois, mais la manière d’exprimer ces revendications, le contexte et les nouvelles idées qui les accompagnent viennent inscrire le féminisme algérien dans une toute nouvelle façon d’agir, bien différente de celle qui existait à l’époque des moudjahidates. En effet, l’internationalisation des luttes, grâce à Internet, vient ancrer le féminisme algérien dans un climat particulier, détaché du contexte postindépendance. Depuis 2017, le mouvement #moiaussi (#MeToo), qui encourage la prise de parole des femmes pour dénoncer les agressions sexuelles, secoue les États-Unis et le monde. Sur les réseaux sociaux, de nombreux #MeToo proviennent de l’Algérie, où, en 2020, au moins un féminicide * a eu lieu chaque semaine selon un décompte officiel[18]. Des voix s’élèvent devant cette triste réalité : dans une vidéo, des femmes du comité Actrices algériennes unies contre le féminicide prononcent pendant quatre minutes des phrases souvent dites par des hommes à des femmes ou à leur sujet : « Du sport, tu es folle ? Ta place est dans la cuisine. » « Ils l’ont violée. C’est de sa faute, t’as vu comment elle était habillée[19] ? » Ces prises de parole par des femmes se produisent dans un contexte qui n’existait pas à l’époque de la guerre d’indépendance, celui de la surmédiatisation, de la mondialisation et de l’utilisation des réseaux sociaux.

À la suite des carrés féministes *, les femmes algériennes ont publié une déclaration dans laquelle elles exposent leurs arguments pour défendre l’idée que la création d’une nouvelle république algérienne démocratique ne peut se faire sans que soient garantis des droits égaux à tous les citoyens et à toutes les citoyennes[20]. Sur les réseaux sociaux, Le journal féministe algérien[21]représente aussi un nouveau moyen d’action et d’information qui n’aurait pas pu être imaginé à l’époque des moudjahidates. Enfin, les manifestations du Hirak sont fixées dans un cadre précis : la silmya (« mobilisation pacifique[22] », notre traduction). Cette nouvelle façon de manifester, différente de celle des moudjahidates, s’arrime parfaitement aux valeurs féministes qui prônent la paix et la non-violence.
 

Une division religieuse

Bien que les femmes algériennes fassent leur possible pour faire entendre leur voix et faire valoir leurs droits depuis plus de soixante ans, un consensus au sein de la société semble difficile à atteindre. Un obstacle de taille vient s’opposer à l’égalité des droits réclamée par les féministes : l’argument religieux. Pour certaines personnes, le projet féministe est contraire aux textes coraniques et à la sunna * du Prophète : darban ghayr mubarrah (« battre sa femme sans affliction » ; notre traduction) serait défini et réglementé dans la loi islamique et autorisé par le Coran (sourate 4, verset 34)[23]. Pour les opposants et opposantes au féminisme, l’idée même de la « loi » reprend l’idéologie et la domination occidentales, ce qui menace la cohésion sociale et sociétale ; les lois islamiques devraient donc être au-dessus des lois démocratiques. En pleine lutte pour la démocratie, les rapports entre le politique et le religieux demeurent compliqués en ce qui concerne l’égalité pour tous et toutes. Entre politiques sociales favorables aux femmes et renforcement de leurs droits civils et politiques, les réformes de Bouteflika s’étaient inscrites dans une perspective visant à créer un équilibre entre les revendications du mouvement féministe et les engagements internationaux de l’Algérie d’un côté, et la position des courants islamistes et conservateurs sur ces questions, d’un autre côté[24]. Cette division dure maintenant depuis des décennies et reste stable tandis que la lutte féministe évolue.

Les femmes se sont battues depuis la guerre d’indépendance pour leurs droits, et leur lutte s’est prolongée au cours des années tout en évoluant et en s’inscrivant dans un contexte plus moderne. Forgé par une transmission intergénérationnelle, le féminisme algérien a su s’adapter aux nouvelles tendances. Aujourd’hui, si des gens affirment que la laïcisation du pays serait la seule solution pour arriver à l’émancipation des femmes et atteindre la liberté et l’égalité, ces idées se heurtent toutefois à celles d’une population plus conservatrice qui ne peut être ignorée. Toute la difficulté repose dans l’atteinte d’un consensus entre les idées politiques et religieuses. Les féministes algériennes ont cependant prouvé une chose : les femmes veulent faire partie du processus de démocratisation de l’Algérie. L’avocate, écrivaine et militante féministe Wassyla Tamzali l’affirme : « Il n’y aura pas de démocratie sans les femmes, et il n’y aura pas d’égalité sans la démocratie[25]. »

— Anys Toupin-Khellef et Lucy Pyrrha, étudiant et étudiante au programme de maîtrise en science politique à l'Université de Montréal