Activité d'épouillage, chimpanzés - Parc national de Gombe

Lorsqu'on envisage la question de la rétroévolution, on pense de prime abord à l'évolution phylogénétique. On a longtemps considéré celle-ci comme allant du simple au complexe et uniquement dans cette direction. On a fini par suspecter et démontrer qu'une catégorie d'organismes avait dû évoluer en sens contraire : les parasites. Étaient-ce toutefois les seules espèces à avoir cheminé vers ce type d'évolution régressive?

«Nous savions déjà que la plupart des organismes parasitaires ont évolué pour devenir moins complexes que leurs ancêtres; ils ont perdu certaines aptitudes dont ils n'ont plus besoin» rappelle Hervé Philippe, coauteur d'une étude publiée en 2011 qui montre que ce serait aussi le cas de deux espèces de vers, xenoturbellida et acoelomorpha, lesquelles ne sont pas des parasites1. Déjà avec les bactéries, cette évolution rétrograde se serait produite plus d'une fois. Des travaux montrent que ce serait le cas pour des organismes procaryotes, les mycoplasmes. « Nos résultats nous permettent de conclure... [que] les mycoplasmes... sont apparus par évolution dégénérative à partir de formes eubactériennes morphologiquement, biochimiquement et génétiquement plus complexes.2 »

Lorsqu'on considère le cas des espèces chez les parasites, ces dernières ont forcément perdu un ensemble de comportements qui caractérisaient les formes de vie dont elles sont issues. Elles ont cependant dû acquérir de nouveaux comportements pour donner naissance au phénomène de parasitisme. En soi, il ne s'agit pas vraiment d'une rétroévolution sur le plan comportemental. L'évolution s'est plutôt dirigée vers de nouvelles niches en dépit de transformations régressives sur les plans morphologiques, biochimiques et génétiques. Le comportement parasitaire seul n'aurait pas pu apparaître en premier chez les organismes ayant besoin d'abord d'autres espèces à parasiter.

La question soulevée ici cherche plutôt à savoir si des espèces qui conservent leur morphologie peuvent perdre certains de leurs comportements sans en acquérir de nouveaux. Dans un article précédent, je mentionnais que le pic glandivore (Melanerpes formicivorus) a comme particularité de se servir d'arbre comme "grenier" à glands grâce à des trous percés dans un chêne qui ont nécessité le travail de plusieurs générations et qui sont toujours en usage par la communauté. C'est un comportement qui dénote une forme d'intelligence collective que j'appelle transgénérationnelle. D'autres travaux de recherche seront sans doute nécessaires pour identifier chez d'autres espèces cette forme d'intelligence faisant appel à plusieurs générations d'individus. Ce qui m'interpelle toutefois, c'est qu'elle ne semble pas avoir été observée chez des espèces beaucoup plus évoluées notamment les chimpanzés et les bonobos. Si une espèce aviaire dispose de l'intelligence nécessaire pour faire émerger cette forme d'intelligence collective, des espèces plus évoluées sur le plan phylogénétique doivent posséder ce qu'il faut pour en faire autant. En l'absence d'un tel comportement affichant ce type de complexité sociale, l'explication doit se trouver ailleurs.

Y aurait-il dans ce cas un verrou qui empêcherait une espèce à manifester ce type d'intelligence collective? S'il s'avère que c'est le cas, une autre question se pose : ce blocage a-t-il toujours existé? Si ce n'est pas le cas et qu'il est apparu au cours de l'évolution alors on peut imaginer qu'une espèce ait pu manifester autrefois cette forme d'intelligence qui se trouve absente chez celle-ci aujourd'hui. Cela sans que l'espèce ait eu à subir le moindre changement morphologique. D'où pourrait provenir ce verrouillage comportemental? Nous savons par l’étude de fossiles que de nombreuses espèces ont disparu même en dehors des grandes extinctions de masse. L'une des causes de cette disparition peut être une modification de l'environnement. Ce changement peut être graduel mais inéluctable. On peut alors imaginer que les populations d'une espèce qui subissent cette pression due à la diminution de leurs zones habitables pourraient perdre certains de leurs comportements avant de disparaître. Le même raisonnement pourrait s'appliquer à notre époque en faisant intervenir cette fois-ci l'espèce humaine comme le principal facteur de régression de la superficie de nombreux écosystèmes et par voie de conséquence, des populations animales qui les habitent. Un comportement social aussi complexe que celui faisant intervenir plusieurs générations pourrait nécessiter un seuil populationnel qui ne serait plus atteint. D'où sa disparition avant la disparition de l'espèce et sans que ce comportement ait pu être remplacé.

Si un comportement relevant de ce type d'intelligence collective s'étant manifesté par le passé et est maintenant disparu, pourrait-il laisser des traces qui nous permettraient de l'identifier? Reprenons l'exemple du pic glandivore. Si ceux-ci délaissaient le comportement de stockage dans les troncs d'arbre, pourrait-on, à partir de l'observation de la multitude de trous laissés dans le tronc d'un chêne en déduire qu'ils ont été réalisés pour la mise en réserve de glands au fil de plusieurs générations tout en continuant de servir pour la communauté d'une génération donnée? Répondre de façon positive à cette question permettrait d'entreprendre des recherches sur l'intelligence transgénérationnelle ayant existé chez d'autres espèces par le passé et disparue aujourd'hui alors que l'espèce est toujours présente.

Par ailleurs, la suppression d'un comportement pourrait s'avérer être, dans certains cas, le phénomène qui explique le fait de retrouver un comportement chez une espèce et de constater son absence chez une autre suffisamment proche sur le plan phylogénétique. Ce qui pourrait être le cas par exemple du comportement de mise en réserve cachée de nourriture chez le Geai buissonnier (Aphelocoma californica) absent chez le Geai du Canada (Perisoreus canadensis)3. Si cette occultation d'un comportement est due à une modification de l'environnement de l'espèce, une possibilité de procéder à une vérification consisterait à reconstruire, sur une aire limitée, un environnement possédant les diverses caractéristiques présentes dans celui de l'espèce qui présente ce comportement.

S'il s'avérait que des comportements du monde animal disparaissent conséquemment à la réduction de la superficie des milieux naturels et cela, avant même l'extinction des espèces impliquées, ce constat représenterait une raison de plus de tout mettre en œuvre pour la sauvegarde de ce j'appelle le patrimoine immatériel animal par le biais d'enregistrements vidéos grâce à la participation des communautés de citoyens dans le monde sous la supervision de diverses communautés de chercheurs. Ce qui n'exclut pas de chercher à corriger nos actions à la source de ces problèmes environnementaux. Ces deux approches peuvent être complémentaires.