Un article publié précédemment faisant émerger l'idée d'intelligence transgénérationnelle m'avait conduit à me demander par la suite si des comportements ne pouvaient pas disparaître chez certaines espèces alors qu'elles conservent leur morphologie. Cette même idée m'amène maintenant à m'interroger sur la linéarité de l'évolution des capacités cognitives. 

Le fait est, au départ, que l'intelligence transgénérationnelle pourrait être susceptible de se réaliser de diverses façons si on compare notre espèce et le pic glandivore. Une première question pourrait se poser dans le cas d'Homo sapiens : sachant que notre espèce a acquis les capacités cognitives pour la maîtrise du feu depuis au moins plusieurs dizaines de milliers d'années, celles-ci ont-elles précédé l'apparition de celles nécessaires à l'émergence de l'intelligence transgénérationnelle? On ne connaît pas pour l'instant la réponse à cette question. On est assuré par contre que cette forme d'intelligence collective est manifeste chez le pic glandivore alors que cette espèce n'a pas à maîtriser le feu pour y parvenir. Toutefois l'acquisition des capacités cognitives pour la maîtrise du feu était peut-être nécessaire dans le cas d'Homo sapiens pour l'émergence des facultés propres à relier les processus cognitifs entre différentes générations. D'où cette question centrale ici : l'évolution des facultés cognitives peut-elle suivre des chemins différents?

Prenons l'exemple du langage. Il peut sembler évident que les processus cognitifs nécessaires pour parler doivent précéder ceux impliqués dans la lecture, à plus forte raison s'il s'agit de reconnaître une écriture alphabétique. Les résultats d'une expérience menée en 2012 peuvent néanmoins nous faire douter de ce raisonnement. Des chercheurs d'une station de primatologie d'Aix-en-Provence sont parvenus à faire apprendre à des babouins de Guinée (Papio papio) à reconnaître des mots correctement orthographiés. Six singes avaient participé à ces tests. De 43 000 à plus de 50 000 essais ont été réalisés pour chacun d'eux. Celui ayant obtenu les meilleurs résultats est parvenu à reconnaître 308 mots correctement écrits sur un total de 8 0001. On rétorquera avec raison qu'il ne s'agit pas encore de "lecture" puisque les babouins n'avaient pas à relier les mots à leur signification.  Nous savons toutefois que depuis les années 1960 - 1970 diverses études ont pu établir que des sujets de certaines espèces pouvaient manipuler et agencer des symboles pour communiquer en respectant certaines règles grammaticales.

Dans le cadre de certaines de ces études, des chercheurs ont entraîné des primates à communiquer soit avec des pièces de plastique soit par le biais de lexigrammes pouvant être désignés sur un tableau. Il n'est pas dans le propos de cet article de rapporter tous les résultats intéressants obtenus que ce soit avec la femelle chimpanzés Sarah dans les travaux de David Premack ou avec le bonobo Kanzi dans ceux de Sue Savage-Rumbaugh, entre autres, s'étendant sur plusieurs années. Si on prend au sérieux ces résultats, il devient alors difficile de contester que ces sujets ont fait preuve d'une certaine maîtrise de la signification de plusieurs concepts courants du langage humain. Remarquons, ici encore, qu'on ne peut pas parler de lecture. On peut néanmoins imaginer combiner les deux types d'expérience, celles par exemple de Premack et Savage-Rumbnaugh d'une part avec celle, plus récente, de Grainger et ses collaborateurs avec les babouins dans le but de proposer une série d'épreuves nécessitant à la fois le décodage de suites de lettres en lien avec la signification sémantique de leur assemblageaLes résultats obtenus dans une étude publiée en 19932 par Savage-Rumbnaugh et ses collègues comparant les performances d'un bonobo et d'un jeune enfant leur font déclarer : « Ces résultats sont discutés à la lumière d'un modèle d'évolution du langage qui suggère que le potentiel de compréhension du langage a précédé l'apparition de la parole de plusieurs millions d'années au minimum2 . » En ce qui me concerne, les réflexions de cet article me conduisent à faire un pas de plus et à me demander si cette évolution n'aurait pas suivi plus d'une voie.

On pourrait s'attarder plus à fond au domaine du langage en décortiquant plus en détail les différentes capacités cognitives que cette fonction implique. Ainsi en dépit de leurs résultats impressionnants, Sarah et Kanzi pouvaient répondre à de multiples questions mais n'ont jamais affiché cette faculté de poser eux-mêmes des questions. S'agirait-il dès lors d'une aptitude mobilisant des ressources neuronales plus développées que d'autres fonctions langagières? On peut imaginer que ce soit le cas avec l'évolution qu'a connu les primates... mais peut-être pas celle qu'a suivi toutes les espèces si on considère qu'Alex, un perroquet gris du Gabon, pouvait apparemment poser des questions simples et mémoriser les réponses qu'on lui donnait3 Chose encore plus surprenante, Alex aurait demandé de quelle couleur il était et mémoriser la réponse après l'avoir entendu six fois3. Or poser une question sur soi est un type de question qu'on qualifie d'autoréférentielle, une catégorie de questionnement qu'on aurait pensé réservé exclusivement à notre espèce ou à tout le moins à celles du genre Homo. 

Il me semble donc que la cognition pourrait être susceptible de faire preuve d'une flexibilité sans cesse croissante et que cette flexibilité permettrait dans plusieurs cas de s'écarter de la succession strictement linéaire de l'apparition des facultés cognitives. Une interrogation qui n'en est qu'à ses débuts étant donné la diversité et la complexité des phénomènes en jeu à aborder.