Coupes budgétaires, mises à pied dans les agences scientifiques, mots interdits et recul de la liberté d’expression : la première année du second mandat de Trump n’a pas été de tout repos. Si on ajoute à cela la hausse de la désinformation dans les réseaux sociaux, ces temps troubles minent la confiance d’une partie du public envers la communauté scientifique et mettent à mal les collaborations scientifiques internationales.
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« Nous vivons dans un contexte de polycrises, qu’elles soient environnementales ou sanitaires, où il faut défendre vigoureusement le rôle de la science, presque de manière militante », relevait la professeure titulaire au département de philosophie de l’Université de Montréal et codirectrice du Centre de recherche en éthique, Ryoa Chung, lors du récent Forum des Fonds de recherche du Québec, tenu en décembre et intitulé La science en temps de crise.
« L’époque n’est pas seulement secouée par les conflits géopolitiques, les guerres et les changements climatiques. Elle est également perturbée par des fractures sociétales liées aux inégalités sociales, à l’immigration ou à la résurgence de maladies que l’on croyait disparues — comme la rougeole », donne-t-elle en exemples.
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Et il y a aussi cette crise de la confiance, non seulement envers les scientifiques, mais envers les gouvernements et les médias. On assiste à une montée du populisme et à de plus en plus de discours polarisants, tout comme à la croissance de nombreuses thèses complotistes sur les réseaux sociaux, entre autres autour de la vaccination ou des changements climatiques, continue Mme Chung.
Des discours qui sont repris par des médias à la recherche d’audience, comme Fox News, mais aussi par certaines personnalités publiques et même — comme on le voit aux États-Unis — des politiciens. Ceux-ci ne se contentent plus de discréditer les publications scientifiques qui leur déplaisent : ils tentent d’écarter la science de la place publique, et menacent la liberté académique. « C’est pourquoi nous devons faire valoir, scientifiques et citoyens, l’importance de la recherche scientifique et des données probantes comme contre-pouvoir », ajoute la philosophe.
Elle constate toutefois que la méfiance envers la science prend ses racines dans les zones d’ombres de l’histoire de la science occidentale. Reconnaître le racisme et l’exclusion de certains pans de la population — des Premières Nations aux immigrés — tout comme la discrimination envers les femmes exige toutefois, selon Mme Chung, une introspection. « Soyons lucides et honnêtes, la science a parfois été instrumentalisée et au service des gouvernements. Cela explique peut-être l’hésitation vaccinale et le manque d’adhésion aux discours scientifiques », remarque encore l’experte.
Elle souligne que s’il importe de promouvoir et de défendre la spécificité de la science — qui se distingue par une méthode empirique, raisonnée et de validation des faits — il faut aussi redonner leur place aux sciences humaines et sociales qui ont la même logique rigoureuse.
Par ailleurs, poursuit-elle, il serait temps de revoir notre communication de la science pour rendre réellement accessible la recherche au grand public. Ainsi, il faut encourager la science ouverte et la recherche participative, ou encore multiplier les plateformes destinées à améliorer la littératie scientifique.
Selon Mme Chung, il faut aussi mieux former les scientifiques à vulgariser et mieux former les journalistes à la science. Et revoir le modèle économique de la publication scientifique en levant les brevets afin de partager plus équitablement les découvertes.
Enfin, à chaque montée de l’autoritarisme, il faudra être prêt à défendre la science parce que les scientifiques sont souvent les premières cibles des attaques. « La perception, c’est qu’ils forment une élite et donc, ils prêtent flanc à la critique sociale », conclut-elle.
Liberté académique à préserver
Depuis le début du second mandat de Donald Trump, les universités américaines sont confrontées à des coupes budgétaires massives et à des menaces pour leur autonomie institutionnelle : cela prend la forme de directives sapant les programmes de diversité, d’équité et d’inclusion, mais aussi la forme de financement disparu sur la base d’une liste de mots « à bannir des travaux de recherche », selon l’administration américaine.
Dans l’édition 2025 du Academic Freedom Index, des experts constatent aussi une détérioration notable de la liberté d’expression académique et culturelle. En Floride par exemple, l’Association américaine des professeurs d’université a dénoncé « une attaque politique et idéologique sans précédent dans l’histoire des États-Unis » qui menace la liberté académique, la titularisation et la gouvernance partagée dans les collèges et universités.
« Ce qui se passe aux États-Unis a des effets directs ici parce que les chercheurs canadiens publient régulièrement des travaux avec leurs pairs états-uniens : un retrait de financement, c’est une collaboration de moins pour nos chercheurs », rappelle le vice-recteur aux affaires internationales et au développement durable de l’Université Laval, François Gélineau.
La liberté académique est également menacée sur un autre front : depuis 20 ans, on assiste à une montée de l’ingérence politique dans le travail des agences scientifiques.
Cela s’était vu dans les années 2000 sous George W. Bush aux États-Unis, puis sous Stephen Harper au Canada. Cette situation avait même provoquant un « musèlement des scientifiques » travaillant pour le gouvernement entraînant une période noire qui a laissé des traces à long terme. Mais ce qui se passe en ce moment aux États-Unis est sans commune mesure avec ce qui s’était passé à l’époque, rapporte M. Gélineau.
Et même si parfois, une certaine confusion règne sur la définition de la liberté académique, la loi officialise le statut au Québec. « La loi protège la liberté académique, même si sur le terrain, on retrouve parfois des cas médiatisés autour d’enjeux identitaires (le “mot en N”) et une certaine instrumentalisation politique », tranche la titulaire de la Chaire de recherche France-Québec sur les enjeux contemporains de la liberté d’expression et professeure à l’UQAM, Maryse Potvin.
De son côté, M. Gélineau tient à nuancer la situation en précisant que ça va tout de même bien ici. Au Canada, « le plus grand risque, c’est l’autocensure. Alors que les scientifiques ont la responsabilité de prendre part au débat public. »
Mais certains d’entre eux hésitent à rejoindre la mêlée sur les réseaux sociaux, car ce qui s’y déroule « est une guerre aux faits, plus qu’à la science », rapporte le rédacteur en chef de l’Agence Science-Presse, Pascal Lapointe. Et dans certains cas, on a assisté à des menaces violentes contre des scientifiques, comme Olivier Bernard (Le Pharmachien) en 2019, alors qu’il avait parlé de la vitamine C.
À l’ère de la « post-vérité », où ces attaques deviennent la norme et où un mensonge se propage huit fois plus vite qu’une vérité sur les réseaux sociaux, cela prendrait des formations sur la désinformation, sur le fonctionnement des algorithmes ou encore sur l’IA. « Il nous faut plus d’éducation à la citoyenneté et à l’épistémologie des sciences », ajoute Maryse Potvin.
« Et il va falloir de la règlementation », défend le professeur émérite au Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal, Pierre Trudel. Réguler le flux de désinformation en règlementant les compagnies qui gèrent les algorithmes — en demandant de la transparence sur leur fonctionnement, mais aussi la création d’une taxe numérique des GAFAM — Google, Amazon, Facebook, etc.
« Ça coûte plus cher de déconstruire une information douteuse que de publier une niaiserie. Le fact-checking est nécessaire, mais ce n’est pas suffisant. Il faut rendre les compagnies GAFAM imputables de ce qui est publié », soutient encore l’expert —, et ce, alors même que Facebook prive, depuis 2023, les Canadiens de l’accès aux médias d’information.
Garder espoir
Si la situation s’avère sombre, il importe de souligner la solidarité dont on a été témoin cette année : un mouvement militant face aux attaques contre la science — Stand-Up for science — est né au sud de la frontière. Il se veut rassembleur par le biais de manifestations et une présence sur les réseaux sociaux.
Il faut aussi noter que, même si la confiance du public envers les scientifiques a diminué, elle demeure tout de même élevée, particulièrement au Canada. « Les professionnels de la science sont perçus de manière positive et de plus en plus d’organismes mettent en valeur la science », relève Félix Proulx-Giraldeau, le directeur par intérim d’Evidence for Democracy.
« La confiance augmente lorsqu’on prend le temps d’expliquer, de partager les bonnes informations et de montrer les sources de ce qu’on avance ». Il encourage les scientifiques à entrer dans la discussion publique. C’est d’ailleurs un devoir de citoyen. Chacun d’entre nous devrait demander plus de transparence aux élus et exiger que les décisions soient prises sur la base de données probantes.
Il existe d’ailleurs un guide de formation pour inciter les jeunes chercheurs et chercheuses à s’impliquer en politique municipale, réalisé par Evidence for Democracy. « Il faut participer à l’espace public de discussion, car la polarisation doit être brisée », conclut M. Proulx-Giraldeau.



