Courbes de croissance, courbes de vieillissement, condition physique: chez les mouflons, certaines femelles surclassent leurs congénères du même sexe, ce qui leur assure un avantage évolutif en terme de reproduction et même de survie.
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« Certains animaux disposent au cours de leur vie des avantages contribuant à leur succès. Un peu comme certains humains, ces femelles seront privilégiées dès leur plus jeune âge et tout au long de leur vie », relève le diplômé au doctorat en biologie de l’Université de Sherbrooke et post-doctorant à l’Université du Montana, Benjamin Larue.
Ces ovins de l’ouest de l’Amérique du Nord, qui vivent en altitude en petits groupes de 5 à 30 individus, portent des cornes caractéristiques –incurvées pour les mâles et juste courbées pour les femelles. Ils disposent de sabots fourchus leur permettant de gravir les flancs escarpés et de se nourrir des plantes qu’ils y trouvent.
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Le dimorphisme sexuel – un ensemble de différences physiques notables entre les mâles et les femelles de la même espèce— est connu des biologistes, chez les mammifères et même chez certains insectes et poissons. Mais c’est moins clair chez le mouflon canadien (Ovis canadensis), choisi « mammifère officiel de l’Alberta ».
Chez eux, deux individus du même sexe diffèreraient de manière majeure, mais sans le montrer de manière ostentatoire: par exemple, au niveau de la trajectoire de la croissance ou du vieillissement.
Certains de ces traits vont pourtant peser dans la balance et seront signifiants pour leur survie. « La nouveauté de cette étude, c’est que nous montrons que certaines bêtes se démarquent plus qu’on le croyait chez les femelles mouflons. Cela nous aide à mieux comprendre la biodiversité », ajoute le jeune chercheur et auteur principal de l’étude.
Deux prédicteurs s’avèrent particulièrement fiables : la lignée maternelle et l'année de naissance —en d’autres mots, les premières années de vie feraient toute la différence.
Quatre trajectoires en montagne
Sur les pentes du Mont Brazeau s’élevant à 3470 mètres dans le Parc national de Jasper (Alberta), il faut être patient pour dénombrer les membres d’un troupeau sauvage d’une centaine de bêtes.
C’est là qu’est venue l’idée d’un classement susceptible de refléter l’hétérogénéité cachée.
L’équipe de recherche a ainsi séparé les brebis mouflons en quatre groupes distincts, à partir des données récoltées durant près de 50 ans de travaux de recherche et d’observations : quatre trajectoires hétérogènes du cycle biologique.
Entre le groupe des mieux nanties et les trois autres, les chercheurs observent, par exemple, des retards de croissance pouvant aller jusqu’à 10% de moins de masse corporelle à 5 ans.
Le deuxième groupe rassemble des bêtes plus défavorisées mais qui s’en sortent tout de même bien en terme de survie ou de reproduction, tandis que les deux autres groupes affichent un taux de mortalité plus important.
Le poids de la mère
L’allaitement, qui constituerait la partie coûteuse de la gestation, serait ainsi profitable à celles qui le reçoivent tout l’été. « Pour la survie de l’agneau, la première année s’avère en effet un moment critique », rappelle Benjamin Larue.
Certains des agneaux affichaient ainsi de 5 à 10 kg de plus que les autres. Et donc, « une mère avec plus de lait, l’effet des cohortes et des années avantageuses » du côté de la nourriture disponible, tout cela constitue « des gains en début de vie », confirme Benjamin Larue.
Précédemment, le chercheur avait réalisé une étude sur la prédiction du statut reproducteur de femelles mouflons et chèvres de montages à partir des mesures des cornes. Il faut savoir que les cornes montrent des cernes de croissance selon les années – un peu comme les arbres.
Elles poussent également plus l’été que l’hiver, il est donc possible de faire un parallèle avec la prise de poids et la santé de l’animal: « il y a un coût de reproduction avec une moindre croissance et ainsi le cerne des cornes sera moins grand chez les femelles qui ont mis bas au cours de l’été », explique le chercheur.
Une pertinente approche statistique
Il s’agit d’une étude très intéressante, commente le biologiste de l’évolution du Musée Redpath à l’Université McGill, Andrew Hendry : « elle montre comment l'application d'une approche statistique sous-utilisée, portant sur les trajectoires combinées de multiples traits —comme la probabilité de survie de l’animal dans l’année à venir— peut révéler des preuves que la variation entre les individus d'une même population peut être regroupée en diverses trajectoires de cycle biologique ».
Comme ces regroupements n'étaient pas révélés par les habituelles méthodes statistiques, « le premier résultat intéressant de l'étude est qu'elle devrait encourager d'autres chercheurs à adopter cette approche, qui pourrait alors révéler d'autres regroupements d’individus » au sein d’autres populations.
Lui-même risque de l’utiliser dans un futur proche, « car je suis convaincu qu'elle a le pouvoir de révéler des modèles de structures encore indéterminés au sein des populations. »
Les auteurs suggèrent que des facteurs génétiques et non génétiques contribuent aux groupes. « J'attends donc avec impatience une démonstration plus formelle » de ce que sont les contributions spécifiquement héréditaires à ces trajectoires de vie nouvellement découvertes, relève l’expert.





