Résidence unifamiliale

La plupart des études qui évaluent les mesures de réduction des émissions dans le secteur du bâtiment s’appuient sur des analyses du cycle de vie réalisées à l’échelle des bâtiments. Cette approche peut toutefois passer à côté des effets plus larges liés à l’urbanisme, aux infrastructures et au transport, ce qui risque de donner une vision incomplète du potentiel de réduction des émissions [1]. Cette absence de perspective d’ensemble devient particulièrement cruciale lorsqu’il s’agit d’évaluer des stratégies à faible carbone non-technologiques. Par exemple, des stratégies comme le partage d’espaces peuvent réduire le besoin de nouvelles constructions, mais elles peuvent aussi exercer une pression supplémentaire sur les infrastructures, en influençant les réseaux de transport, les services publics et l’aménagement urbain. Leurs effets dépassent donc la simple substitution de matériaux ou l’amélioration de l’efficacité énergétique. Ces stratégies façonnent plutôt la manière dont l’environnemental bâti est utilisé, partagé et développé au fil du temps.

Une grande partie de la littérature sur la décarbonation des bâtiments continue de se concentrer sur des solutions technologiques, comme les matériaux à faible teneur en carbone, le contenu recyclé et les rénovations écoénergétiques. Bien que ces approches soient essentielles, elles ne reflètent pas pleinement les dimensions introduites par les stratégies non-technologiques, notamment les changements de comportement des occupants ou le partage d’espaces. Ces stratégies influencent non seulement les émissions directes, mais aussi les processus en amont et en aval associés à une expansion urbaine moins importante, des effets qui ne sont généralement pas considérés dans une ACV attributionnelle à l’échelle du bâtiment.

Afin d’éviter de surestimer les bénéfices environnementaux, les évaluations des impacts doivent aller au-delà des approches attributionnelles en se tournant plutôt vers une approche dite conséquentielle (ACV-C) [2]. Cet article [3] introduit bien les concepts de l’ACV-C. Contrairement à l’ACV attributionnelle, qui décrit le profil environnemental d’un système à un moment donné, l’ACV-C vise à évaluer les conséquences environnementales de décisions en tenant compte des changements dans les chaînes d’approvisionnement, les profils de demande et les réponses du système [4] (figure 1). Cette distinction est essentielle pour analyser les stratégies non-technologiques, puisque leurs bénéfices environnementaux sont souvent obtenus indirectement par le biais d’activités évitées.

Sommaire des différences entre l'ACV attributionnelle et l'ACV conséquentielle
LIRIDE
Figure 1. Comparaison conceptuelle entre l’analyse du cycle de vie attributionnelle et conséquentielle pour évaluer les stratégies à faible carbone

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Par exemple, l’adaptation de maisons unifamiliales existantes pour accueillir des ménages supplémentaires ne se limite pas à réduire la consommation d’énergie opérationnelle par habitant. À une échelle plus large, une telle approche peut diminuer la demande de nouvelles constructions résidentielles, évitant ainsi les émissions associées à la production de matériaux, au transport et aux activités de construction. De même, les changements dans les comportements résidentiels ou dans l’utilisation des espaces peuvent influencer les besoins en infrastructures et en aménagement urbain. Ces effets indirects peuvent être difficilement capturés par les approches attributionnelles conventionnelles, mais deviennent quantifiables lorsqu’ils sont analysés dans un cadre conséquentiel.

Des travaux récents de Shahmohammadi et al. (2024) [5] ont montré que les stratégies non-technologiques, comme les changements de comportement et le partage d’espaces, peuvent offrir un potentiel d’atténuation comparable, voire supérieur, à certaines stratégies technologiques lorsqu’elles sont évaluées à l’échelle du bâtiment. Toutefois, comprendre pleinement leurs implications environnementales pour une application plus large exige d’étendre l’analyse audelà des bâtiments individuels afin de tenir compte des conséquences à l’échelle du système.

Conscients de ces limites, les travaux en cours menés au sein du LIRIDE adoptent un cadre d’ACV conséquentielle afin d’explorer les implications environnementales à plus grande échelle des stratégies non-technologiques appliquées au parc résidentiel de la région de Montréal. En allant au-delà des émissions directes, ces travaux visent à saisir les effets indirects qui se manifestent au fil du temps. L’analyse est structurée de manière à refléter des transitions à long terme, en tenant compte à la fois des changements à court terme et de conditions futures plus matures où les pratiques à faible carbone deviennent de plus en plus répandues. Dans l’ensemble, cette ligne de recherche et les résultats à venir mettront en lumière l’importance d’élargir les cadres d’évaluation actuels audelà des émissions directes et des stratégies technologiques.

 

Par Sogand Shahmohammadi, candidate au doctorat au LIRIDE (Université de Sherbrooke)

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