L’industrie du gaz de schiste est-elle capable de compromis? Dans les États de New York, du Colorado et ailleurs, même au milieu d’études très critiques qui confirment les inquiétudes du public, on découvre des recommandations qui laissent croire qu’il suffirait de peu de choses pour retomber dans les bonnes grâces de ces gouvernements.

Un rappel : ce qui, scientifiquement, fait problème, c’est le risque de contamination de l’eau (voir L’ABC du schiste, 2e partie). Même si les compagnies nient toute responsabilité, il y a eu, ces trois dernières années, suffisamment d’histoires d’horreur aux États-Unis, pour susciter une méfiance légitime : un rapport publié en juillet par des consultants en énergie donne un coup de règle sur les doigts à l’industrie, qui « continue de répéter le mantra qu’aucun cas de contamination de l’eau n’a pu être lié à la fracturation hydraulique. C’est utile en cas de poursuite, mais pas devant le tribunal de l’opinion publique. »

Face à ces inquiétudes, le rapport sur les risques environnementaux publié en septembre 2009 par l’État de New York, contient donc, au milieu de ses 800 pages, des recommandations pour le renforcement des puits de forage et la façon de se débarrasser des eaux usées. Au Colorado, un plan élaboré par deux municipalités réclame l’utilisation de substances chimiques « vertes ».

1. Des puits à renforcer

Le procédé appelé fracturation, par lequel le gaz de schiste est extrait des profondeurs, consiste à injecter des millions de litres d’eau, à une pression telle que la roche de schiste est « fracturée ». Le gaz qui s’en échappe remonte alors par le puits (voir L’ABC du schiste, 1ere partie).

Le problème est qu’on n’envoie pas juste de l’eau : le succès de la fracturation repose sur la présence dans cette eau de substances chimiques (dont la teneur est gardée largement secrète). Lorsque le gaz remonte, il remonte donc avec cette eau contaminée et, si le puits n’est pas adéquatement cimenté, une partie de l’eau, et du gaz lui-même, peut aller se perdre dans la nappe phréatique et dans les puits des voisins.

Solution numéro 1 : renforcer les puits. Des parois plus épaisses, en particulier lorsque le puits traverse ou passe à proximité de la nappe phréatique. L’industrie évoque les coûts accrus pour s’y opposer.

2. Des tonnes d’eaux usées

Solution numéro 2 : récupérer l’eau. En effet, l’eau contaminée qui remonte par le puits ne jaillit pas comme un geyser sur les terrains des voisins. Les sites de forages la récupèrent et l’entreposent pendant des durées indéterminées, souvent dans des bassins à ciel ouvert. Une solution qui n’est pas idéale : comme on ignore quels sont les produits toxiques utilisés, on ignore les conséquences de leur évaporation dans l’air ambiant. Par ailleurs, plus le temps passe et plus la pluie fait déborder ces bassins. New York recommande des citernes de métal, plutôt que des fosses.

La compagnie Range Resources est l’une des rares à expérimenter le recyclage, en Pennsylvanie : c’est-à-dire réutiliser l’eau usée pour la prochaine fracturation, ou pour un autre puits. Mais les procédés restent expérimentaux, et peu d’autorités semblent en mesure de forcer la main. Le Nouveau-Mexique a essayé en 2008, en vain.

3. Les usines d’épuration

Quand bien même on en recyclerait une partie, il resterait beaucoup d’eau à se débarrasser. À 10 millions de litres d'eau par fracturation, multiplié par plusieurs fracturations par puits, multiplié par plusieurs puits par région, même si seulement 15% remonte (il y a débat là-dessus), ça fait beaucoup. L’industrie des eaux usées emploie traditionnellement deux méthodes en pareil cas : l’injection dans d’immenses réservoirs souterrains ou l’envoi vers l’usine municipale d’épuration la plus proche.

Le problème est que ce ne sont pas toutes les usines qui peuvent accepter pareilles quantités : le rapport de l’État de New York y a pensé, lui qui énumère 135 usines sur son territoire, mais dont seulement une poignée ont les ressources nécessaires. Il faut donc la transporter plus loin, ce qui veut dire de longs transports à bord de camions-citernes. Et les écologistes qui, comme Équiterre le 14 septembre, contestent la « faible empreinte carbone » du gaz de schiste, réclament qu’on tienne compte de ces très nombreux transports dans le calcul des gaz à effet de serre.

Enfin, même lorsqu’une usine peut accueillir ces tonnes d’eau, aucune étude d’impact ne semble avoir été menée sur sa capacité à éliminer les produits toxiques —puisque l’industrie refuse généralement de dévoiler ce que sont ces produits toxiques. (voir L’ABC du schiste, 3e partie)

4. Des produits toxiques... verts?

S’ajoute donc à tout cela la nécessité de connaître la recette chimique employée non seulement par chaque compagnie, mais parfois dans chaque puits. C’est la raison pour laquelle l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) a envoyé le 9 septembre, aux neuf géants du domaine, une requête pour qu’ils dévoilent ces informations.

En attendant, deux municipalités du Colorado ont proposé en 2007 l’utilisation de produits « verts » pour la fracturation. Cela impliquerait une grande transparence de la compagnie locale, Genesis Gas and Oil.

Les compagnies plieront-elles? Les consultants en énergie cités plus haut leur recommandent fortement de faire des compromis :

L’étude de l’EPA [ à paraître fin-2012 ] va fort probablement identifier des risques pour la santé publique causés par des pratiques de forage douteuses. (...) Les fuites, les explosions de puits et les traitements inadéquats de l’eau, ont perturbé des communautés et eu un impact sur certaines réserves d’eau. Les États [ américains ] ont appris par essais et erreurs qu’ils doivent accorder une plus grande attention à la façon de se débarrasser de l’eau des puits de fracturation, parce qu’elle a davantage d’impuretés et une plus grande salinité que l’eau de source.

Un rapport publié en juillet 2010 par le Worldwatch Institute, groupe spécialisé dans l’énergie et les changements climatiques, va dans la même direction :

L’industrie du gaz naturel devrait travailler de concert avec les agences gouvernementales, les organismes environnementaux et les communautés locales pour développer des technologies innovatrices et des pratiques qui réduisent les risques environnementaux et les impacts.

Au bout du compte, si la conclusion des consultants est juste, les écologistes seront déçus : « il est peu probable que la fracturation hydraulique soit bannie. L’extraction de gaz de schiste est là pour rester ».