Le prix du pain est à son plus haut. Pour parer à la situation, des pays riches achètent des terres pour leur propre production... dans des pays pauvres. Pendant qu’ailleurs, on accroît la production de biocarburants. Deux pentes glissantes?

Depuis novembre, le prix des aliments reste, de mois en mois, à des niveaux dangereusement élevés, selon l’indice calculé par le Fonds des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO). Une des conséquences du prix élevé des aliments de base, c’est que les pays qui doivent importer du blé sont plus vulnérables à la colère populaire : comme par hasard, l’Égypte figure parmi ces pays importateurs.

Mais l’histoire est loin d’être finie, parce que voilà que des pays plus riches, comme l’Arabie Saoudite, la Corée du Sud, la Chine et l’Inde, désireux de payer moins cher leur pain et leur riz, se sont mis ces derniers mois à acheter d’immenses terres agricoles dans des pays plus pauvres.

D’après une évaluation de l’économiste Lester Brown, la Corée du Sud aurait acheté 1,7 million d’acres au Soudan pour y faire pousser son blé, l’Arabie et l’Inde feraient pousser du riz et du maïs en Ethiopie. Or, l’Ethiopie et le Soudan partagent quelque chose avec l’Égypte : le Nil. Le grand fleuve coule dans ces deux pays, avant d’atteindre le pays des pyramides. Davantage de cultures de blé et de riz au bord du Nil, au Soudan et en Ethiopie, nécessiteront énormément d’eau. Donc, moins d’eau se rendra jusqu’en Égypte. D’ajouter Lester Brown, qui s’inquiète pour la fragile démocratie égyptienne :

Bien que ces ententes soient typiquement décrites comme des acquisitions de terres, elles sont dans les faits des acquisitions d’eau.

Quant aux biocarburants, ils continuent de gagner du terrain : un état de la situation publié cette semaine révèle que, même si la quantité de forêts protégées a augmenté depuis cinq ans, des forêts tropicales sur trois continents continuent d’être coupées pour laisser place à des cultures de biocarburants. La Chine a notamment acheté des terres au Congo pour y faire pousser les siens.

Et les biocarburants ont été plusieurs fois pointés du doigt depuis la crise du prix des aliments de 2008 : comme de plus en plus de pays riches ont de grosses demandes en biocarburants —produits à partir de maïs ou de canne à sucre— il reste moins de terres pour nourrir les pays plus pauvres. « Nous échangeons leur nourriture pour notre carburant », commentait David Tilman, de l’Université du Minnesota, en 2008.

L’Égypte, poursuit Lester Brown, abrite actuellement 81 millions d’habitants, un chiffre qui devrait dépasser la centaine en 2025. Ses voisins, le Soudan et l’Éthiopie, devraient passer de 127 à 171 millions, selon les projections des Nations Unies. Les pressions sur les « limites naturelles » de la principale source d’eau —le Nil— seront énormes, et les pressions sur la démocratie aussi. Il existe des solutions —améliorer l'irrigation, gestion différente des terres, etc.— mais qui nécessiteraient des efforts concertés de plusieurs pays —et des sacrifices de certains pays riches.

Une carte des « points chauds » de l’insécurité qu’entraîneront les changements climatiques, publiée cette semaine, pointe justement le Soudan et l’Éthiopie parmi une vingtaine d’endroits dans le monde. Les auteurs de cette carte —un groupe de consultants en recherche agricole— ont voulu faire de la prospective : compte tenu de l’impact qu'aura le réchauffement sur l’agriculture et les réserves d’eau, quels sont les endroits du monde où les vies humaines seront le plus en péril?

Certaines parties de l’Amérique latine connaîtront par exemple, en 2050, des températures trop élevées pour la production de haricots. Ailleurs, c’est la production de maïs qui diminuera de l’équivalent de la production annuelle du Mexique, à cause de climats trop chauds ou trop secs.

« Lorsque vous mettez ces cartes bout à bout, elles révèlent des lieux dans le monde où l’irruption de nouvelles conditions pourrait être spécialement désastreuse pour la croissance » des cultures, commente Polly Ericksen, auteure principale. Et ce sont, dans la grande majorité des cas, des régions du globe où les gouvernements n’ont pas les moyens, eux, d’acheter des terres fertiles dans d’autres pays.