Le documentaire L’erreur boréale avait alarmé la population québécoise, il y a près de 20 ans, en dénonçant les coupes à blanc dans la forêt boréale. De l’histoire ancienne ? Pas du tout : on apprenait récemment que même la réserve faunique de Matane n’a pas été épargnée par ces coupes dans un territoire où on étudie pourtant un projet d’aire protégée et où se réfugient les caribous de la Gaspésie.

Et pas n’importe quelles coupes, mais ce que les experts appellent des « coupes totales » (par opposition aux « coupes partielles »), au cours desquelles plus de 90 % du bois avec une valeur marchande est récolté.  « La coupe totale représente 93 % de la surface récoltée dans la forêt boréale canadienne », soutient Miguel Montoro Girona.

Le chercheur au post-doctorat du Département des sciences fondamentales de l’Université du Québec à Chicoutimi, actuellement en Suède, a publié en août une étude sur l’aménagement durable de la forêt boréale. Les résultats montrent que les peuplements d'épinettes noires soumis à des coupes partielles expérimentales se régénèrent mieux que ceux issus des coupes totales.

« La régénération y a été quatre fois plus importante que dans la section de la coupe totale. Elle arrive également a établir un niveau de régénération assez élevé pour garantir la persistance de la forêt », relève le chercheur qui souligne aussi que la croissance des arbres résiduels a même été, dans certains cas, 20 fois plus élevée qu’avant la coupe : cela produit des arbres de plus grand diamètre et d’une valeur commerciale plus importante. « Cela pourrait permettre de rentabiliser la deuxième récolte des arbres résiduels », note encore Miguel Montoro Girona.

Cette étude de foresterie écologique s’appuie sur un suivi à long terme, soit 10 ans après la coupe, et sur plus de 30 variables mesurées au niveau du site, de la parcelle et de l'arbre. Les coupes partielles, réalisées sur des terrains des monts Valin et de la Côte-Nord, dans l’Est-du-Québec, formeraient donc une alternative sylvicole pertinente lors de l’implantation des stratégies d’aménagement forestier.

L’épinette noire (Picea mariana), importante essence commerciale dans les forêts boréales nord-américaines en raison de sa grande zone de distribution, possède un bois aux excellentes propriétés. C’est pourquoi elle constitue la principale essence pour l’industrie des pâtes et papiers au Canada, soit environ 75 % du volume commercial de conifères récoltés au Québec.

C’est aussi une essence bien adaptée à son écosystème et qui se régénère efficacement après un feu. Mais elle est souvent en compétition avec le sapin baumier. « Les coupes partielles produisent les conditions parfaites pour favoriser la régénération de l’épinette : les arbres résiduels offrent l’ombrage latéral, et le scarifiage expose le sol minéral qui forme le lit de germination idéal pour l’épinette », explique encore le chercheur.

Une histoire de croissance

Le directeur du programme de doctorat en sciences de l'environnement à l’Université du Québec à Montréal et chercheur au Centre d'étude de la forêt, Daniel Kneeshaw, se félicite de lire cette étude, car « les projets de recherche sylvicole ne sont pas toujours faciles à publier et cette publication souligne l’importance de développer nos connaissances en matière de régénération et de coupes de la forêt boréale ».

Il aurait aimé y lire plus d’informations sur les structures de peuplement, et pas juste une information binaire entre les forêts matures et immatures. Le peuplement originel conditionne, avec la régénération par semences, ce que deviendra la forêt après les coupes, dit-il. Par exemple, le sapin baumier est l’espèce qui reprend le plus de terrain au sein des forêts matures.

Selon Daniel Kneeshaw, il est temps de réfléchir en terme de foresterie de précision ; avant même la coupe. « On pratique toujours de la foresterie industrielle — un peu comme l’agriculture industrielle — et les gens oublient que l’on peut faire autrement. Les anciens forestiers ont développé des techniques basées sur des connaissances de la nature dont on s’est souvent trop éloigné. »