Ceux pour qui le GIEC serait à la solde de gouvernements vendus à « l’idéologie » du réchauffement climatique vont avoir du mal à expliquer celle-là : après avoir commandé au GIEC un rapport sur les impacts qu’aurait un réchauffement d’un degré Celsius et demi, des pays membres ont refusé d’endosser le rapport.

Plus précisément des pays membres que les observateurs ont qualifié en fin de semaine « d’alliance du pétrole » : l’Arabie Saoudite, le Koweït, la Russie et les États-Unis.

Le blocage en était un de sémantique : faut-il dire « saluer » le rapport ou « prendre note » de son existence ?

Explication. Il y a quatre ans, lors de la conférence des Nations Unies qui avait lieu à Paris, les pays membres, placés devant une pression pour viser une augmentation maximale de la température planétaire d’un degré et demi, plutôt que la traditionnelle cible de deux degrés, avaient convenu de commander au GIEC (Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat) un rapport spécial sur les impacts comparés d’un réchauffement de 2 ou de 1,5 degré. Le rapport a été publié il y a quelques semaines et a suscité beaucoup d’émois. En fin de semaine, dans le cadre de la conférence des Nations Unies (COP24) qui a lieu cette année à Katowice, en Pologne, une résolution a été mise sur la table : approuvée par la grande majorité des pays, elle visait à endosser le rapport en question, par un verbe néanmoins plus consensuel, croyait-on : la conférence « salue » ou accueille (en anglais, welcome) ce rapport spécial du GIEC. Or, même cette formulation prudente était apparemment de trop pour les pays récalcitrants, qui voulaient juste « prendre note » de l’existence du rapport (en anglais, note). Faute d’un consensus, la résolution a donc été rejetée. Rien que sur cette question sémantique, il aurait fallu deux heures et demi de débats, selon les rapports qui ont filtré dimanche.

Un communiqué du Département d’État américain a été encore plus clair :

Les États-Unis étaient prêts à prendre acte du rapport et exprimer leur appréciation aux scientifiques qui l’ont développé, mais pas l’accueillir, parce que cela signifierait endosser le rapport… Comme nous l’avons déjà exprimé clairement au GIEC et autres organes, les États-Unis n’ont pas endossé les découvertes du rapport.

Le Washington Post note que l’objection américaine est en phase avec la Maison-Blanche, qui est engagée depuis l’élection de Trump dans une série de déréglementations au bénéfice des industries du charbon et du pétrole.

Deux degrés par rapport à quoi ?

Le concept des « 2 degrés Celsius » réfère à une estimation approximative : de combien de degrés la Terre peut-elle se réchauffer, par rapport aux températures d’avant le XIXe siècle, avant que l’on ne commence à vivre des perturbations dommageables du climat. L’accélération de la fonte des glaces de l’Arctique, alors que la Terre n’a gagné « que » un degré depuis le XIXe siècle, a conduit plusieurs, ces dernières années, à recommander que le seuil de prudence soit plutôt abaissé à un degré et demi. Et le rapport spécial du GIEC énumère effectivement une série de problèmes — sécheresses, inondations, canicules et des dizaines de millions de personnes déplacées — qui iront déjà s’accélérant, même avec seulement un degré et demi. Le rapport évalue également que pour éviter de dépasser la barre du degré et demi, il faudrait investir, d’ici 2030, beaucoup plus d’argent et d’énergie que ce qui a été promis jusqu’ici par les pays les plus riches.

« Ce débat sémantique mineur a des conséquences », analysait dimanche le journaliste du Guardian, qui a été le premier à rapporter ce blocage. Un blocage qui laisse croire que « le débat va s’étendre dans la deuxième (et dernière) semaine de la conférence », alors que plus de 120 ministres des différents gouvernements arrivent à Katowice.

Le mécontentement parmi les autres délégués était palpable dimanche. « Le fait que les nations gaspillent autant du temps sur une formulation mineure tandis que la science découvre de plus en plus de facteurs de risques de catastrophes est sans doute une métaphore d’à quel point la réponse mondiale au défi climatique a été inadéquate », déclare au Washington Post un ancien conseiller climatique du gouvernement Clinton. « Qu'est-ce qui est si dérangeant dans notre rapport (commandé par les gouvernements lors de la COP21 et approuvé par ces mêmes gouvernements lors de la dernière session plénière du Giec) pour que quatre gouvernements ne puissent même pas « approuver » ses conclusions ? », a demandé sur Twitter la co-présidente de l'un des groupes de travail du GIEC, la climatologue française Valérie Masson-Delmotte. 

Si la tendance actuelle se maintient, le seuil du degré et demi sera franchi entre 2030 et 2050, et même si tous les pays se conformaient à leurs engagements contenus dans l’Accord de Paris, la barre des deux degrés serait franchie avant 2100. Et si tout le monde poursuit sur la trajectoire actuelle, on parle plutôt d’un réchauffement de trois degrés vers 2100.