Il existe, aux frontières de la psychologie et de l’hypnose, une expérience connue sous le nom de l’Illusion de la main en caoutchouc. Elle a survécu pendant 22 ans, mais des chercheurs se demandent à présent si on n’aurait pas sous-estimé le rôle de la personne qui mène l’expérience.

Aussi étrange que cela semble, l’expérience consiste à faire croire à une personne qu’elle a une main en caoutchouc. L’expérimentateur, c’est-à-dire celui qui lui fait passer le test, lui fait déposer sur la table ses deux mains. L’une lui est cachée par un panneau. Devant lui, en lieu et place de la vraie main, on place une main en caoutchouc. On frotte en même temps un des doigts de sa propre main, qu’il ne peut pas voir, et le même doigt de la main en caoutchouc, qu’il peut voir. Après quelques minutes, plusieurs de ces « cobayes » commencent à attribuer la sensation de frottement à la main en caoutchouc.

L’expérience est parue pour la première fois dans la revue Nature en 1998, et est devenue un classique du domaine dit de la suggestion et de l’hypnose: elle tend à confirmer qu’il soit relativement facile de tromper notre cerveau.

Or, si personne ne nie que notre cerveau soit relativement facile à tromper —spécialement en cette époque de recherches sur les mécanismes de la désinformation— on s’est souvent demandé si, dans cette expérience précise, on n’oubliait pas de tenir compte de l’influence de l’expérimentateur. C’est ce qu’ont tenté d’évaluer les Britanniques Peter Lush et Zoltan Dienes et, dans leur étude, parue en septembre dans Nature Communications, ils arrivent à une conclusion dérangeante: la réaction du « cobaye » pourrait être déterminée par ce qu’il perçoit que l’expérimentateur attend de lui.

Ou plus précisément, à quel point il est susceptible d’être influencé par ce que l’expérimentateur attend de lui. En utilisant ce que les spécialistes de l’hypnose appellent une « échelle de suggestibilité », les chercheurs concluent que plus le cobaye est susceptible d’être « influencé », et plus il a des chances de « sentir » la main en caoutchouc.

Outre cette fausse main, ils ont aussi testé un phénomène appelé la synesthésie visuo-tactile, où la personne dit ressentir les émotions d’une autre personne qui est près d’elle, au moment même où ces émotions se produisent.

Lush et Dienes reconnaissent que leur expérience ne mettra pas fin au débat. Mais elle s’inscrit dans une vaste remise en question d’expériences tenues pour acquises en psychologie: dans la dernière décennie, cette discipline a fait face à ce qu’on a appelé une « crise de la reproductibilité », qui oblige à repenser les méthodes de collecte de données, les protocoles de recherche, et —question centrale— les façons de s’assurer qu’une découverte puisse être reproduite par d’autres chercheurs.

Crédits photo : Capture d'écran "The Rubber Hand Illusion", BBC, 15 octobre 2010.