Des comtés qui ont voté très fort pour Trump et qui s’avèrent aussi être ceux où la pandémie a frappé le plus fort. Des groupes antivaccins qui, sur les réseaux sociaux, rallient des parents simplement inquiets. Des parents simplement inquiets qui s’enferment dans un discours hostile contre les médecins.

À une extrémité du spectre, tout ce qui a été écrit ces derniers mois sur les gens qui tentent de s’introduire de force dans les urgences, convaincus qu’on leur a menti sur la pandémie, pourrait n’être que le reflet d’une petite minorité bruyante. Mais à l’autre extrémité du spectre, les chiffres sur la croissance des antivaccins sur les réseaux démontrent qu’on a bel et bien affaire à des portions de la population assez importantes.

Ce n’est que lorsque cette pandémie se sera résorbée qu’on pourra mesurer jusqu’à quel point l’aiguille de l’opinion publique a vraiment bougé. Mais en attendant, une chose est devenue claire en 2020. Pour ceux qui en doutaient encore, les impacts tangibles de la désinformation ne prennent plus juste la forme de gens qui s’enferment dans un discours pro-Trump, ou qui nient les changements climatiques. Il ne s’agit plus juste d’une crise de confiance à l’égard de la politique ou des médias. Pour un nombre indéterminé de gens, la désinformation les a conduits jusqu’à une attitude hostile, voire haineuse, à l’égard des médecins et des infirmières.

La désinformation nous a mis « en danger », moi-même et mes collègues, témoignait au début du mois dans le magazine BuzzFeed un infirmier de l’Arizona: un témoignage parmi ceux qui se sont multipliés depuis le printemps, où il est question de membres du personnel soignant insultés sur leurs pages Facebook personnelles, ciblés par toutes sortes de théoriciens du complot prétendant que le personnel de la santé est payé pour comptabiliser des morts de la COVID, ou bien à l’inverse, que les médecins tuent des patients sans COVID pour libérer des places, ou bien cachent des masques pour faire croire à une  pénurie, ou bien complotent avec l’Organisation mondiale de la santé, ou avec Bill Gates, ou avec George Soros…

Dans l’écosystème anglo-américain de la désinformation en santé, le point tournant de 2020 fut peut-être le pseudo-documentaire Plandemic qui, en mai dernier, présentait la pandémie comme un canular des élites. Sur les réseaux sociaux, des groupes opposés au confinement ont contribué au succès du film. Mais à ces groupes, formés à l’origine de gens légitimement inquiets des impacts économiques du confinement se sont greffé, selon une recherche de l’Université Stanford, toutes sortes de groupes, aux assises de plus en plus douteuses. « Peu importe où elle se rendait, poursuit le reportage de BuzzFeed, la désinformation attaquait les messages de santé publique [et] des faits scientifiques de base ».

Il était sans doute inévitable qu’aux États-Unis, où il n’y a que deux grands partis politiques, la polarisation de plus en plus prononcée entre eux deux, ne reste pas cantonnée à la politique. Mais ces attaques hostiles contre la science, les experts ou les faits, émergent dans plusieurs pays, indépendamment que le pays compte deux ou trois ou quatre partis politiques.

En juin, la revue médicale The Lancet publiait une lettre intitulée « Les attaques contre le personnel de la santé doivent prendre fin »:  une référence aux oeufs lancés contre des médecins et des infirmières au Mexique, aux pierres lancées en Inde, au désinfectant projeté dans les yeux d’une infirmière aux Philippines, et à d’autres incidents rapportés aux États-Unis et en Australie. Pour les auteurs de la lettre, il ne faisait aucun doute que la désinformation était un facteur aggravant, qui avait « contribué à la démonisation de certains groupes, comme les travailleurs de la santé ». Une page du site de l’OMS détaillait en juillet les différents types d’attaques rapportées dans le contexte de la pandémie. Et un communiqué de la Croix-Rouge notait en novembre que dans certains pays, les travailleurs de la santé préféraient ne pas s’identifier comme travailleurs de la santé, de crainte d’être stigmatisés. « Les informations confuses et peu claires, les rumeurs et les théories du complot, accroissent l’anxiété, qui est elle-même un moteur de peur et de stigmatisation. »

L’aboutissement de cette pente glissante: ces quelques anecdotes, rapportées ici et là aux États-Unis, de patients qui, même branchés sur l’appareil à oxygène, continuent de nier l’existence du virus et reprochent aux infirmières de porter un masque. Ils ne sont peut-être que des cas extrêmes, mais 2020 aura révélé qu’entre la désinformation et la pandémie, ils sont nombreux à préférer la désinformation. 2021 révélera peut-être combien ils sont à penser la même chose, dans le confort de leur bulle informationnelle.