« Nous avons dû fermer nos portes au début de la pandémie, mais nous nous sommes mis en mode réactif : nous avons démarré un soutien alimentaire  et une chaîne téléphonique pour rester en contact avec nos camelots. Les problèmes de santé mentale sont une grosse partie de leur vie, c’était important de s’assurer que personne ne sombrait », décrit Josée Panet-Raymond, éditrice adjointe et rédactrice en chef de L’Itinéraire.

Souffrant de vulnérabilité chronique, le milieu communautaire a été particulièrement touché par la pandémie. Les organismes de soutien aux plus démunis ont peiné – et  pour certains, peinent  encore - à maintenir le filet social si nécessaire, particulièrement en temps de crise.

«Nous sommes une famille et le sentiment d’appartenance a joué pour beaucoup dans notre résilience au travail. mais il a fallu aussi accepter nos vulnérabilités, en parler et prendre des pauses afin de poursuivre le travail », raconte Josée Panet-Raymond.

Le groupe L’Itinéraire propose des services de soutien et un milieu de vie à près de 200 personnes, notamment par la production d’un journal bimensuel réalisé pour moitié par les camelots.

Lorsque la crise sanitaire a commencé, il a fallu faire des achats inattendus, tels que du Purell et des panneaux de plexiglas, mais surtout, tenir le fort. Campagne de dons d’urgence, paniers repas, appels quotidiens pour prendre des nouvelles, migration en ligne de la revue et, dernièrement, la plastification du journal : la crise sanitaire a accéléré beaucoup de choses.

« Les demandes ont explosé alors que les organismes souffrent d’un manque de financement chronique», confirme Alexandra Giroux, candidate au doctorat en psychologie industrielle et organisationnelle et assistante de recherche au Laboratoire de recherche sur la santé au travail de l’UQÀM.

Sous l’égide de la Pre Sophie Meunier, elle a participé à deux études du projet « Engagé(e) envers ma santé! », destiné à cerner la santé psychologique des professionnels du milieu communautaire, de même que les facteurs déterminants. La première étude, avant la pandémie, montrait que les conditions de travail de ce milieu très féminin (84% des personnes interrogées) étaient déjà problématiques.

La seconde étude, qui a été menée auprès de 579 travailleurs et travailleuses communautaires au Québec, s’est penchée sur la première vague de la COVID-19 – et les premiers résultats ont été présentés en décembre dernier lors d’un webinaire. Les professionnels constatent que la charge de travail a augmenté, tout comme la charge émotionnelle. Et les facteurs de stress se sont multipliés.

Près de 30% des professionnels vivent de l’épuisement professionnel, en hausse de 9% par rapport à l’avant-pandémie, révèle cette étude. Un des volets montrerait déjà que l’épuisement professionnel serait encore plus aigu.

Depuis le début de la pandémie, le milieu communautaire est forcément plus sollicité : besoin de soutien psychologique, soutien alimentaire... « Nous répondons habituellement à 150 demandes de ressources par année, là, c’est 300 appels en trois mois, c’est très intense », explique Aurélie Broussouloux, directrice du RACOR, le Réseau alternatif et communautaire des organismes en santé mentale de l'île de Montréal.

Ce regroupement, qui vient en aide aux organismes communautaires montréalais, s’est associé à la recherche de l’UQÀM afin d’obtenir un diagnostic de la santé psychologique des professionnels des 96 organismes montréalais.

« L’épuisement est en hausse et le bien-être psychologique en baisse avec la pandémie, particulièrement pour les professionnels qui se surinvestissent dans leur travail et la direction qui porte toute la charge mentale », sanctionne Alexandra Giroux. « Ma collègue a démissionné et j’ai dû également m’absenter pendant une courte période pour me reposer —un arrêt de travail en raison d’épuisement. Il y a beaucoup de pression et les gens tombent comme des mouches ».

Le manque de ressources, un stress exacerbé par les mesures sanitaires pas toujours simples à comprendre et à communiquer, fragilisent d’autant des milieux déjà vulnérables.« C’est un milieu mal financé au Québec et c’est impossible de répondre à la demande de logement social ou à tous les appels en panique des familles. Il faut filtrer  et cela crée beaucoup de stress », explique Aurélie Broussouloux.

Une situation fragile

Par ailleurs, le milieu est lui aussi passé en télétravail dans les premiers mois. Mais basé sur les rapports humains, le milieu communautaire ne peut pas toujours se faire en télétravail. « C’est plus difficile pour les intervenants et ceux en lien avec la clientèle. L’intervention par téléphone n’offre pas le même soutien mais aussi, cela draine beaucoup d’énergie d’un professionnel mal équipé et isolé à la maison », soutient encore Alexandra Giroux.

Enfin, avec les fermetures temporaires, les organismes ont dû couper dans leurs ressources. Le recrutement, avec la reprise des activités, s’avère complexe car les candidats ne se bousculent pas. « Le salaire est généralement bas pour un diplôme universitaire demandé, il y a un grand écart entre ce qui devrait être versé et ce que l’organisme peut payer », rappelle Alexandra Giroux.

Peu d’études examinent la réalité des organismes communautaires québécois ou canadiens. « D’où notre désir de faire connaître leur réalité et de faire reconnaître leur travail, super important à titre de filet social pour notre société », relève encore la chercheuse.

La seconde étude, dont les résultats complets devraient être publiés à la fin de l’été, montre également le lien entre la charge de travail, le surinvestissement et la culpabilité au travail – trois facteurs alimentant l’épuisement professionnel. « C’est courant d’entendre: « je me sens mal mais je ne veux pas que ma collègue écope, donc je ne m’absente pas ». Cette cohésion créé de la culpabilité et peut pousser la personne à s’épuiser », explique Mme Giroux.

Si le déconfinement ramène tranquillement une certaine normalité au travail, il reste encore beaucoup d’incertitudes. « Je constate beaucoup de dépressions et de stress autour de moi. Cela va s’étaler sur plus longtemps et il va y avoir des « craquements » post-pandémie », pense Mme Broussouloux.

La fin de la pandémie ne doit pas faire oublier le problème de sous-financement chronique et de manque de valorisation du milieu communautaire, rappelle  Alexandra Giroux. « Avant la crise, une personne sur 5 était en burn-out, cela reste considérable et il faut remédier à cela », sanctionne la jeune chercheuse.