Une étude récente publiée dans la revue JAMA Psychiatry conclut que des traitements psychologiques pourraient offrir un soulagement durable aux douleurs chroniques. Deux spécialistes montréalais estiment toutefois qu’on est encore loin de la panacée.

L’étude publiée le 30 septembre par une équipe de chercheurs américains, visait à évaluer une technique appelée Pain Reprocessing Therapy (PRT). Cette technique a été développée par le psychologue américain Alan Gordon, qui est un des co-auteurs de l’étude. La PRT est une approche psychologique visant à déconstruire la conception de douleur dans le cerveau. La prémisse des auteurs de l’étude est que 85% des individus souffrant de douleurs lombaires chroniques n’ont pas réellement de dommages physiques comme des tissus endommagés. C’est le cerveau qui générerait la sensation de douleur et l’appréhension qu’un mouvement corporel sera douloureux.

De la même façon que le cerveau peut apprendre la douleur à la suite de blessures, pourrait-il donc la désapprendre une fois la guérison complète? C’est ce que les chercheurs prétendent démontrer. L’équipe a utilisé l’imagerie par résonance magnétique (IRM) pour mesurer l’activité cérébrale. Selon eux, 98% des membres du groupe à l’étude ont dit ne plus avoir de douleurs au dos, ou du moins que leur douleur avait diminué, à la suite du traitement de huit semaines de PRT. L’IRM abondait dans le même sens. Un an après le traitement, 66% du groupe à l’étude était encore exempt de douleur chronique.

L’étude rassemblait 151 participants de la région de Boulder, Colorado, âgés entre 21 et 70 ans, qui ont été séparés aléatoirement en trois groupes : le groupe à l’étude qui allait suivre le PRT deux fois par semaine pendant quatre semaines, un groupe placebo qui a reçu une injection saline dans le dos et un groupe dont les membres ont accepté de poursuivre leurs traitements usuels.

Trop tôt pour crier victoire

Mais certains chercheurs ne sont pas convaincus. L’étude « n’apporte pas vraiment de nouveau sur le sujet. De la psychothérapie de l’ordre de la déconstruction de la douleur, j’en fais depuis longtemps », commente Gabrielle Pagé, professeure au département de médecine de la douleur de l’Université de Montréal.

« Je ne veux pas que cette étude sorte dans les médias comme miraculeuse, ni même comme une avancée dans le domaine. Il y a 1,2 milliard de personnes souffrant de douleurs chroniques dans le monde, et eux ont une échelle de 150 personnes. En plus, leur échantillon est biaisé », ajoute le Dr Yoram Shir, directeur de l’Unité de recherche sur la douleur, à l’Université McGill.

L’échantillon mis à l’étude ne serait en effet pas représentatif des gens souffrant de douleurs chroniques, selon le Dr Shir. Du groupe à l’étude, seulement 14% ne vont pas au travail, et 33% disent faire au moins sept heures d’activité physique par semaine. Avant le traitement, la douleur moyenne des participants était évaluée à 4,1 sur 10, ce qu’on considère comme étant une douleur légère ou modérée. Au final, la douleur n’empêche pas ces gens d’avoir un train de vie actif.

« Un autre point qui n’est pas à négliger est le niveau d’éducation du groupe », remarque M. Shir. Le taux de diplomation d’école secondaire est de 100%. Or, « il ne faut pas oublier que beaucoup des victimes de douleurs chroniques sont des gens moins scolarisés, des cols bleus par exemple. Ils viennent me voir et me disent ‘‘C’est vous le médecin, réglez mon problème ’’. Ils ne veulent rien savoir de médecine comportementale comme la psychothérapie, ils veulent une solution externe », comme des pilules, explique le docteur.

Il devient alors difficile d’extrapoler à partir de l’étude du Colorado. « J’aimerais faire remarquer que les trois groupes de l’étude ont vu leurs conditions s’améliorer. Ça va même jusqu’à 20% du groupe placebo qui disait être sans douleur un an après la fin du projet », note Yoram Shir.

« La douleur lombaire chronique est cyclique et est influencée par plusieurs facteurs extérieurs comme l’anxiété et le stress du quotidien. On dirait que l’étude n’en tient pas compte », conclut Gabrielle Pagé.

Victor Desilets

Cet article a été produit en association avec le cours Quête de sens journalistique, animé par Jean-François Gazaille à l’UQAM