Avec l’imminente campagne de vaccination des enfants, la désinformation qui joue la carte de l’émotion va pouvoir s’en donner à cœur joie. 

C’est l’inquiétude exprimée par des groupes américains depuis l’approbation officielle, plus tôt cette semaine, du vaccin de Pfizer pour les 5-11 ans —des groupes qui ont déjà eu à affronter, depuis un an, des réseaux bien organisés d’antivaccins qui mettent de l’avant des messages et surtout des vidéos présentant des témoignages non vérifiés… mais efficaces.

Qu’il s’agisse d’un témoignage d’adolescent prétendant avoir eu des effets secondaires graves à la suite du vaccin, ou du témoignage d’un parent inquiet, il est établi depuis longtemps que la vidéo est beaucoup plus efficace que le texte pour communiquer une émotion. Et l’émotion est, études à l’appui, un facteur déterminant pour le partage —ou non— d’une fausse nouvelle.

« Si l’industrie antivaccin commence à faire ce que nous anticipons, avec ces vidéos explicites et chargées d’émotions, je pense que ça va affecter un nouveau groupe de parents », s’inquiète la pédiatre Natasha Burgert dans un reportage récent du réseau américain NBC. Elle est également porte-parole de l’Association américaine de pédiatrie.

Exemple récent : une vidéo de 30 secondes, abondamment partagée sur YouTube et Facebook, montrant une jeune fille souriante en train de jouer puis de danser, suivie d’une photo de la même jeune fille souffrante, couverte de bandages et intubée, puis d’une autre photo où elle est placée dans une chaise roulante… Sa mère a affirmé en public que le vaccin en était la cause. Aucune preuve à cet effet n’a été fournie. La publicité a été payée par la Fondation Vaccine Safety Research, un groupe antivaccin créé cet automne par un entrepreneur de la Silicon Valley.

Les effets secondaires de ces vaccins font pourtant l’objet de suivis. Les chiffres qui ont circulé jusqu’ici réfèrent à des proportions de l’ordre de 1 cas grave sur plusieurs dizaines de milliers de doses, voire sur des centaines de milliers. Du côté des problèmes cardiaques par exemple —l’effet secondaire qui a fait le plus parler de lui depuis l’an dernier— ces proportions sont systématiquement inférieures aux troubles cardiaques causés par la COVID elle-même.

Mais l’inquiétude des parents n’en est pas moins quelque chose de normal, à prendre en considération —et les groupes antivaccins savent qu’ils peuvent jouer là-dessus: certains des plus grands influenceurs du mouvement antivaccin ont ouvertement communiqué que la peur de la COVID était une stratégie utile pour miner la confiance dans les vaccins. Aux États-Unis, l’animateur d’une populaire émission de télé, Del Bigtree, qui dirige également l’un des groupes antivaccins les mieux financés du monde, en avait parlé dès avril 2020, alors que la pandémie n‘en était qu’à ses débuts et qu’un vaccin n’était qu’une hypothèse incertaine.

« Les groupes antivaccins déforment la signification de reportages journalistiques ou de statistiques sur les effets secondaires » résumait en mars le Virality Project, un regroupement de chercheurs et de citoyens né dans le contexte de la désinformation sur la COVID. Ces opposants aux vaccins « omettent le contexte et recadrent des incidents isolés en les présentant comme preuves ». Et ces histoires sont exactement ce qu’aiment les algorithmes des réseaux sociaux: spectaculaires ou choquantes, elles vont générer beaucoup de « j’aime » et de partages.

Qui plus est, les désinformateurs ont appris à manipuler à leur avantage les algorithmes. Ils vont souvent modifier leur langage, l’orthographe d’un mot, ou créer un mot-clic en apparence neutre comme « protéger votre famille », afin de déjouer les modérateurs des plateformes: celles-ci s’engagent officiellement à bannir les comptes qui publient de la désinformation sur les vaccins, quoique ces efforts sont souvent très incomplets.

De telles stratégies de manipulation des messages avaient été documentées bien avant la pandémie. Une étude publiée dans Nature en 2020, mais réalisée en 2019, avait évalué à 100 millions le nombre de gens rejoints, à des degrés divers, par les réseaux antivaccins sur Facebook: c’est-à-dire non seulement les « croyants », mais toute une série de sous-groupes de parents inquiets ou incertains, qui sont rejoints par des messages plus prudents ou plus neutres, jouant la carte de l’émotion et du bien-être.

« Ca va ressembler à la guerre vaccins-autisme des années 2000 », craint Karen Ernst, directrice de Voices for Vaccines, interrogée par NBC. « Ça avait été cadré comme une bataille des bons contre les méchants » avec d’un côté les « mamans qui vont se battre pour leurs enfants » et de l’autre les « esprits malfaisants » du Big Pharma « qui essayaient clairement de faire du tort et de détruire les enfants avec l’autisme ».