Deux options s’offrent donc à un média vérificateur de faits: l’une, la plus connue, déboulonner une fausse nouvelle. L’autre, fournir au citoyen des outils pour faire lui-même une partie de la vérification. Comment ces deux pistes ont-elles été mises en valeur dans cette année de pandémie ?

L’existence de ces deux pistes n’a rien de nouveau pour les habitués de la littérature sur la vérification des faits (fact-checking). Ce sont les deux axes qui ont défini le Détecteur de rumeurs dès ses premiers pas. Ce sont aussi deux axes visibles dans le travail des Décodeurs, en France: d’un côté, des textes de vérification des faits clairement identifiés. De l’autre, des outils que l’on pourrait qualifier « d’utilité publique » comme le Décodex, une base de données de centaines de sites non fiables.

Plusieurs médias qui faisaient déjà la partie « déboulonnage » ont eux aussi expérimenté cette année cette forme d’éducation à l’information, depuis l’outil conversationnel des Décrypteurs de Radio-Canada pour « vous outiller contre les fausses nouvelles » jusqu’à la trousse « J’explore les médias » des magazines Les Débrouillards et Les Explorateurs.

Mais les médias voués à la vérification des faits sont pour la plupart sous-financés (voir l’encadré du texte précédent). Or, comme leur mission première reste le déboulonnage, et comme l’actualité appelle souvent à déboulonner des faussetés dans l’urgence, l’éducation à l’information reste le parent pauvre.

Il y a donc eu un bon côté à la pandémie: elle a soudain fourni des opportunités pour expérimenter les deux volets à la fois.

Apprendre à notre public à vérifier

Certains des contenus produits par l’Agence Science-Presse cette année auraient ainsi pu être produits n’importe quand depuis les débuts du Détecteur de rumeurs en 2016: « Conseils de santé douteux: six indices à repérer », « Comment reconnaître une théorie du complot » ou qu’est-ce que le picorage ou « cherry-picking ».

Mais cette crise sanitaire, alliée à la subvention spéciale obtenue en avril avec la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), a fourni l’opportunité pour produire de tels contenus, depuis longtemps attendus.

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Traditionnellement, l’éducation à l’information avait couvert un territoire beaucoup plus vaste que la lutte aux fausses nouvelles: il existe en France, depuis plus de 30 ans, une semaine annuelle d’activités dans les médias et les écoles qui parle autant de cyber-harcèlement que de la production d’un journal.

Mais forcément, depuis quelques années —et peut-être peut-on, là-dessus, remercier Donald Trump— un certain sentiment d’urgence face à la lutte contre la désinformation a gagné en importance.

Et l’année qui vient de s’écouler a démontré que ce sentiment d’urgence était justifié.

Apprendre à notre public à vérifier: applications en temps de pandémie

Donner des outils à un public, ça signifie donc l’aider à faire des vérifications de base qui, à leur tour, lui permettront d’éviter de tomber dans certains des pièges tendus par des désinformateurs.

À écouter:
Notre capsule « Personne n’est à l’abri d’une fausse nouvelle »

Mais ça n’a pas pour but de déterminer à tous les coups si une nouvelle est vraie ou fausse. « Faire des vérifications de base », ça veut souvent dire de prendre à peine une minute avant de partager une nouvelle sur les réseaux sociaux. C’est dans ce contexte que la formation créée par l’Agence Science-Presse et la FPJQ en 2018 avait été intitulée « 30 secondes avant d’y croire ».

Concrètement, y dit-on aux adolescents, avant de cliquer sur « partager », tu devrais prendre 30 secondes pour, par exemple, vérifier la source. Qui est derrière ce site? Le bouton « À propos de nous » peut te l’apprendre. Est-ce un site crédible? Si, à ton insu, tu t’es retrouvé sur un site voué aux traitements miraculeux et aux complots imaginaires en santé, la liste des dernières nouvelles sur la page d’accueil devrait te le révéler tout de suite.

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Ça vaut aussi pour les Youtubeurs. Celui-ci a semblé très convaincant lorsqu’il parlait de ces choses que le gouvernement nous cache sur la pandémie? Si la liste de ses vidéos publiées avant la pandémie parle de ces choses que le gouvernement nous cache sur les soucoupes volantes, sur le 11 septembre 2001, sur le débarquement sur la Lune… notre Youtubeur commence à être une source suspecte.

Séparer le fait de l’opinion

Il y autre chose qui peut prendre juste 30 secondes: lire le texte ou écouter la vidéo en se demandant si ce qui y est dit relève de l’opinion, ou du fait.

À partager: la fiche pédagogique
Comment
distinguer le fait de l’opinion

Si ça dit que le microbiologiste français Didier Raoult a publié une étude qui arrive à des résultats favorables sur l’hydroxychloroquine: c’est un fait. L’étude existe, les résultats sont favorables.

Mais si ça dit que cette étude est « la preuve définitive », c’est de l’opinion, puisqu’il y a beaucoup d’autres études, qui sont arrivées à des conclusions négatives.

L’idée derrière cette démarche n’est pas d’obliger qui que ce soit à abandonner son opinion sur ce médicament. L’idée est plutôt que, peu importe qu’on soit pour ou contre, on peut au moins s’entendre sur une série de faits de base: par exemple que la preuve est encore incomplète. Ou que la première étude était faible. Ou qu’il y a d’autres études qui méritent elles aussi  notre attention...

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Et si on s’entend sur des faits de base, si on se découvre une zone de consensus, on peut dialoguer.

C’est valable pour n’importe quel sujet: on devrait toujours tenter de regarder objectivement un texte ou une vidéo, dans le but de dégager ce qui relève de l’opinion, et ce qui relève du factuel.

Avantage pour tous ceux qui n’ont pas étudié en science: c’est une démarche qui est à leur portée. Elle ne nécessite pas de décoder une étude scientifique, juste de lire attentivement un reportage ou d’écouter une vidéo en se demandant: ce que je suis en train de lire, ce sont des faits, ou ce sont les opinions de l'auteur?

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Autre avantage de toutes ces « vérifications de base »: on peut utiliser cette démarche auprès de nos proches qui nous semblent déraper vers des croyances étranges. L’expérience des médias vérificateurs de faits ces dernières années démontre en effet que ce sera beaucoup plus facile de créer un dialogue en pointant du doigt des erreurs mineures comme « attention, cette source est suspecte » ou « attention, c’est un texte vieux de deux ans ». Si, à l’inverse, on choisit de balancer un « voyons donc, c’est une théorie du complot, lâche-moi ça », on vient de fermer la porte à toute possibilité de dialogue.

 

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Une fois qu’on a planté ces balises, comment dialoguer? C’est le sujet du troisième et dernier billet de blogue de cette série.

Voir le premier billet ici.