Inondations, canicules ou épisodes de verglas à répétition: les changements climatiques secouent les villes et leurs infrastructures vieillissantes. « Améliorer la résilience aux fortes pluies est devenu mon premier dossier et 50% de mon temps lorsque je suis entrée en poste, il y a trois ans », lance la conseillère scientifique en chef de la ville de Longueuil, Julie-Maude Normandin.
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Et pour améliorer cette résilience, il faut davantage de données et des cartes des zones inondables à jour. Et surtout des indices de résilience des municipalités et des territoires, insistent certains chercheurs.
Cela permettrait de prendre des décisions en fonction des risques à venir. « La notion de risque n’est pas un élément statique. Le décideur doit savoir quand aviser la population de la crise et cela prend donc une personnalisation de la crise à venir. Les données sont essentielles», soutient le PDG de l’Institut de la résilience et de l'innovation urbaine, et ancien maire de l’arrondissement montréalais de Rosemont-La Petite-Patrie, François William Croteau.
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Il coorganisait le colloque « Ville_IA: Renforcer la résilience des villes » dans le cadre du congrès de l’Acfas, vendredi dernier à Trois-Rivières. Celui qui a aussi été responsable du plan directeur sur la ville intelligente, en 2017 à Montréal, est persuadé que l’intelligence artificielle (IA) pourrait donner un coup de pouce.
« Ville_IA » est un projet de recherche visant à créer des cartes interactives capables d’évaluer les risques en temps réel, avec l’aide de l’IA. Le projet rassemble actuellement 12 villes québécoises dont Lévis, Terrebonne et Victoriaville, des établissements de recherche dont Polytechnique Montréal, et des partenaires institutionnels (IVADO, Hydro-Québec ou Centraide). Cette alliance vise à échanger des données numériques pour améliorer la réactivité des villes face aux crises, en particulier climatiques.
Lancé en février, un premier prototype ressemble à une carte avec des données météorologiques, des alertes et des recommandations rendues disponibles pour les décideurs.
Cela montre par exemple les zones critiques de l’arrondissement montréalais de Mercier-ouest lors des inondations printanières. Le suivi des aléas climatiques pourra se faire sur des jours mais aussi des années, afin de pouvoir modifier le territoire pour prévenir les impacts les plus importants.
« Nous sommes en mode exploration et cet outil pourra être personnalisé selon chaque municipalité et facilement intégrer de nouvelles municipalités voulant se doter de cet outil », explique Maxime Lamothe, le scientifique-en-chef du projet et professeur de Polytechnique.
Il pourra aussi donner de l’information sur les pluies diluviennes, les crues des rivières, les vagues de chaleur ou les tempêtes hivernales, selon la disponibilité des données.
Cela pourrait servir par exemple à la gestion des eaux usées municipales: éviter le débordements des égouts, en communiquant la probabilité de ce risque bien plus tôt. « On n’a pas accès en ce moment à cette information, pourtant cela pourrait être mis dans la boucle d’information par chaque ville », ajoute M. Lamothe.
Transition numérique: encore loin de la coupe aux lèvres
Les municipalités ne disposent pas toutes des mêmes ressources. Entre Montréal et ses 500 employés en technologies de l’information et une petite municipalité qui sous-traite au privé la gestion de son site internet, les réalités sont très différentes.
D’où l’importance d’outils d’IA adaptés aux différentes réalités. « Il faut accepter que la ville a des ressources limitées d’expertise et de temps. Il faut savoir prioriser ce à quoi on veut s’attaquer du côté des changements climatiques», rappelle Mme Normandin.
Et ce n’est pas seulement pour l’adaptation aux changements climatiques. Les résidents veulent savoir, à l’aide de leur cellulaire, quand passent les collectes de déchets ou quand sont programmés les travaux routiers. Et les différents employés de la ville ont eux aussi besoin de se parler entre eux. Or, dans les villes aussi, comme dans le milieu de la santé, le fax domine encore certains échanges.
Ainsi, les services de l’eau montréalais ne communiquent pas forcément avec les autres services de la ville lors de l’ouverture d’une rue et les objets connectés installés ne le sont pas pour le partage. « Il faut que les employés se mettent à penser que cela peut aider leur collègue à travailler et aider la ville à prendre de meilleures décisions », relève encore l’ancien maire d’arrondissement.
La plateforme d’autopartage Car2Go a par exemple quitté Montréal, il y a six ans, invoquant entre autres des problèmes liés au difficile partage des données sur le déneigement, impossibles à communiquer numériquement.
Faire entrer l’IA
Alors comment penser entrer l’IA là-dedans? La clé sera la mutualisation des données au sein des villes. Comme les municipalités n’ont pas toutes la même capacité d’agir et que les données sont souvent fragmentées et peu compréhensibles pour la machine, il faut agir à la source.
« Il ne faut pas plus de données, mais relier les bonnes données et les bons acteurs avec des règles de collectivisation des données, tout comme miser sur l’apprentissage et sur la transparence », croit M. Lamothe.
L’un des défis majeurs reste d’adapter le partage aux données sensibles – comme les codes postaux des personnes lorsque les eaux débordent. Mais il faut le faire entre les bons acteurs et avec précaution, pour éviter la stigmatisation et améliorer la sécurité.
« Cela passera par la mise à jour des accès en continu, la traçabilité et clarification des conditions de réutilisation et de conservation des données. Cela prend des règles claires pour mettre tout le monde en confiance », ajoute Maxime Lamothe.
Les données sont encore plus souvent sensibles, à l’heure des cyberattaques. C’est pour cela qu’il faut également une gouvernance forte autour des données, et l’adoption d’une éthique de partage de ces données.
Et cela, avant même avant de penser livrer à l’IA. « C’est aux municipalités d’assurer le leadership pour mettre un cadre et orienter les actions selon les valeurs communes qui prennent en compte les enjeux d’inclusion et de fracture numérique des populations vulnérables », soutient Gabriela Manrique Rueda, analyste à la recherche de Cité-ID Living Lab Gouvernance de la résilience urbaine, à l’École nationale d’administration publique (ÉNAP).
Ses travaux de recherche relèvent aussi la nécessaire prise en compte des effets des biais et des discriminations. La chercheuse rappelle l’importance de prioriser l’éthique de l’IA, telle que recommandée par Unesco : « La co-construction, la formation, l’évaluation, ce sont tous des réflexes importants et avoir une approche collaborative avec le milieu de l’éducation pour que tous comprennent bien les risques et que la protection des droits de l’homme et de la dignité prime sur les avancées technologiques », souligne Mme Manrique Rueda.
Convaincre malgré les coûts
Pour faciliter cette transition numérique, il faut aussi convaincre la population et les élus de sauter le pas. « Les gens peuvent être impressionnés par l’ampleur du défi alors je leur parle d’argent », explique la conseillère scientifique en chef de Longueuil.
« Nous sommes allés chercher 14 millions, il y a 6 mois, avec le programme Oasis du gouvernement québécois, car nous avions fait l’effort de structurer nos données sur la vulnérabilité aux inondations. »
En bout de ligne, cette numérisation —et les échanges qui peuvent en découler— va donner des outils pour revoir comment mieux bâtir la ville pour réagir plus rapidement aux événements climatiques « et mieux gérer nos territoires à l’avance, en construisant par exemple des parcs éponges aux endroits les plus sensibles aux débordements ou en ayant en amont des plans pour veiller sur les populations vulnérables », ajoute encore M. Croteau.
Mais là aussi, il ne faut pas avoir peur de lâcher le fax pour embrasser le virage numérique, tout en se dotant d’une manière de travailler inclusive et sensible à toutes les réalités, particulièrement celles des populations les plus vulnérables.




