Ethanol: une goutte d'eau dans une mer d'essence
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S'il n'en tient qu'à l'Union des producteurs agricoles et à ses alliés, le gouvernement québécois devrait de toute urgence faire disparaître la taxe qui frappe la production d'éthanol. Car l'éthanol pourrait, affirme ses partisans, réduire de façon significative l'émission de gaz à effet de serre. Mais cette affirmation est de plus en plus contestée par les écologistes, au point où certains vont même jusqu'à dire que l'impact sur l'environnement serait à peu près nul.
L'éthanol, c'est le même alcool que l'on retrouve dans le vin ou la bière. On peut l'utiliser comme additif à l'essence sans avoir à modifier les moteurs. En tant qu'additif, il offre donc des avantages intéressants: il augmente notamment l'indice d'octane et prévient le gel des conduites d'essence l'hiver.
Dans ce dossier, l'UPA et des organismes tels que la Corporation économique de Berthier, qui voudrait obtenir une usine d'éthanol dans la région de Lanaudière, font de surcroît jouer la carte environnementale: il suffirait de mélanger 10% d'éthanol à l'essence de nos voitures, affirment-ils, pour réduire les gaz à effet de serre.
Il faut savoir qu'en brûlant, l'éthanol libère 92% moins de gaz carbonique (un des principaux gaz à effet de serre) que l'essence. Si l'on se contente de mesurer les émissions au tuyau d'échappement, c'est donc effectivement un carburant miracle.
Mais le problème n'est pas aussi simple. Chaque étape de la production d'éthanol libère son lot de gaz carbonique. C'est pourquoi les experts ont pris désormais l'habitude de comparer les carburants en mesurant leurs émissions sur l'ensemble de leur cycle de vie (production et consommation).
Et c'est là que l'éthanol ne sort pas toujours gagnant, selon le Intergovernmental Panel on Climate Change (IPCC), un des organismes issus du Sommet de la Terre de Rio, en 1992. Au Brésil, on obtient l'éthanol à partir de la canne à sucre, qui est coupée à bras d'homme, puis distillée en brûlant les résidus de culture. Une voiture qui roule avec de l'éthanol brésilien libère 80% moins de gaz carbonique que celle qui roule à l'essence. En Amérique du Nord en revanche, la matière de base est le maïs, dont la culture est mécanisée à l'extrême. Si on choisit d'utiliser le gaz naturel pour distiller l'éthanol, la diminution des émanations n'est que de l'ordre de 10%, dans le meilleur des cas. Et si l'on a recours au charbon, comme on le fait souvent aux Etats-Unis, on se retrouve dans le rouge: on obtient, selon l'IPCC, un éthanol qui libère 10% plus de gaz à effet de serre que l'essence!
Au Québec, 150 stations-service vendent déjà du carburant à l'éthanol. Mais il n'y a pas de production locale. L'Union des producteurs agricoles propose donc de construire une usine qui utiliserait chaque année 375 000 tonnes de maïs, soit 20% de la récolte totale et 3% de nos terres arables, pour produire 150 millions de litres d'éthanol. Le site n'est pas encore choisi, mais on mentionne souvent Varennes, Joliette ou Saint-Hyacinthe. Pour l'UPA toutefois, peu importe l'endroit: il y a des excédents de maïs depuis des années, les prix sont bas et l'éthanol offre un débouché.
Le hic, c'est que l'éthanol coûte plus cher à produire que l'essence: 40 cents le litre plutôt que 20. C'est pourquoi le gouvernement du Québec se voit demander de retirer de la vente d'éthanol sa taxe d'accise sur les carburants, une taxe de 19 cents le litre. La perte de revenus pour Québec serait de 28 millions de dollars par année. Ottawa, pour sa part, a déjà renoncé à une taxe qui lui aurait rapporté 14 millions. Une décision pourrait être prise dès ce mois-ci.
Selon les promoteurs du projet, l'impact environnemental justifierait ce congé fiscal. Rien de moins sûr, rétorquent les opposants, parmi lesquels Yves Guérard, du Groupe de recherche en macro-écologie (GRAME). «La réduction de gaz carbonique serait meilleure si on utilisait de l'hydro-électricité, croit-il. Avec le gaz naturel, le bilan des gaz à effet de serre va être à peu près nul. C'est un projet intéressant pour les agriculteurs, mais pas tellement pour l'environnement.»
Un rapide calcul permet de s'en convaincre. D'une part, l'éthanol réduit chez nous les émissions de gaz carbonique, au mieux, de 10%. D'autre part, les 150 millions de litres d'éthanol proposés couvriront 2% à peine des besoins en carburant des automobilistes québécois (7 milliards de litres par année). Enfin, les voitures émettent environ 15 p. cent des gaz à effet de serre. Par conséquent, les émanations de gaz à effet de serre au Québec seraient réduites de... 0,03%. Un piètre résultat, compte tenu des 42 millions de dollars de congé fiscal. A ce rythme, pour réduire ses émissions de gaz carbonique automobiles de 100%, le Québec devrait investir 21 milliards par année!
«Si j'étais un décideur politique, je mettrais ces millions ailleurs, conclut Sylvain Carrier, économiste à l'Agence métropolitaine de transport de Montréal. Réduire la pollution n'est qu'un alibi pour subventionner un projet qui n'est pas rentable autrement.»
par Philippe Gauthier, Hebdo-Science, 7 janvier 1997





