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On a souvent lu que même si les pays atteignaient leurs cibles de réduction de gaz à effet de serre, ce serait insuffisant pour empêcher une hausse de plus de deux degrés Celsius. C’est ce qu’on nomme le «déficit des gigatonnes». Qu’est-ce que c’est et de combien sommes-nous en déficit?

L’atmosphère de notre planète est une casserole sur le point de déborder

Cette histoire de gigatonnes de CO2 (ou milliards de tonnes), c’est l’équivalent d’une casserole qui se remplit lentement d’eau: si on connaît le débit qui s’écoule du robinet, on peut calculer à partir de quel moment l’eau va commencer à déborder. Et ici, le seuil de «débordement», celui que les scientifiques recommandent de ne pas dépasser, c’est le seuil des deux degrés Celsius. Deux degrés d’augmentation par rapport à la température moyenne du XIXe siècle.

L’an dernier, un rapport du Programme des Nations Unies pour l’environnement évaluait entre 5 et 9 gigatonnes de CO2 le «trop-plein» qui, si on en était encore là en 2020, ferait en sorte que le réchauffement planétaire dépasserait les deux degrés vers le milieu du siècle. Cette année, cette évaluation s’est déplacée entre 6 et 12 gigatonnes.

Scénarios optimistes et pessimistes

Le chiffre le plus bas est le scénario optimiste: c’est-à-dire si les mesures anti-pollution ou d’économies d’énergie mises en branle par plusieurs pays se révèlent aussi efficaces que le prévoient ces pays. Le chiffre le plus élevé est le scénario pessimiste: si la croissance économique mondiale est plus rapide que prévu et entraîne, par exemple, la construction d’encore plus de centrales au charbon et au gaz.

À l’heure actuelle, nous produisons 48 gigatonnes de CO2 en un an. Les calculs des scientifiques convergent autour d’une limite idéale de 44 gigatonnes en 2020: cela signifie que si nous arrivons à freiner suffisamment notre croissance pour n’envoyer «que» 44 gigatonnes de CO2 dans l’atmosphère en 2020 (et de moins en moins les années suivantes), la croissance de la température mondiale au cours de ce siècle ne sera «que» de deux degrés.

Or, on n’en est pas là. En vertu du scénario optimiste, nous nous acheminons plutôt vers des émissions de 50 gigatonnes en 2020. En vertu du scénario pessimiste, de 56 gigatonnes (soit 12 de trop). Cela pourrait se traduire par une augmentation, d’ici 2050, de trois degrés, voire trois degrés et demi selon des calculs de l’Agence internationale de l’énergie publiés ce mois-ci.

Pourquoi 2 degrés?

Pourquoi cette inquiétude sur le seuil des deux degrés? Parce qu’il s’agit d’une limite au-delà de laquelle les prévisions des climatologues entrent dans leur zone d’incertitude: passé une certaine ligne rouge —que certains scientifiques plus prudents évaluent même à un degré et demi— il y aura nécessairement plus de sécheresses, une fonte accélérée de la calotte glaciaire, des inondations catastrophiques, et peut-être plus d’ouragans.

D’où proviennent ces scénarios optimistes et pessimistes?

La base de tous ces calculs de gigatonnes, ce sont les engagements pris par les différents pays. Par exemple, si tous les pays riches qui ont signé le Protocole de Kyoto respectaient leurs engagements, ils produiraient, l’an prochain, 5% moins de gaz à effet de serre qu’en 1990. Si tous les pays qui ont signé l’Accord de Copenhague en 2009 respectaient leurs engagements, la croissance des émissions de CO2 cesserait en 2020. C’est ça, le scénario optimiste.

Le problème est que l’accord de Copenhague, signé à la dernière minute de la Conférence des Nations Unies de cette année-là, ne comporte aucune mesure contraignante, et que même avec des mesures contraignantes, les cibles de Kyoto ne seront pas atteintes par plusieurs pays, dont le Canada. D’où le scénario pessimiste, avec ce «trop-plein» de 12 gigatonnes.

Des bonnes nouvelles pourraient-elles combler le déficit des gigatonnes?

Oui, et c’est la raison pour laquelle plusieurs observateurs suggèrent (voir le texte précédent) qu’on cesse de consacrer autant d’efforts à un hypothétique «deuxième Kyoto».

S’il est utopique d’imaginer un accord contraignant auquel accepteraient de se soumettre 194 pays, plusieurs accords régionaux, d’ores et déjà en branle, pourraient engendrer des imitations, dont aucun scénario ne peut donc tenir compte en ce moment. Par exemple, l’Union européenne s’est engagée à une réduction des gaz à effet de serre de 20% d’ici 2020, par rapport aux niveaux de 1990: il y a là-bas, bien plus qu’aux États-Unis ou au Canada, une volonté politique qui pourrait conduire à des réductions plus rapides à l’horizon 2030 ou 2050.

Autre hypothèse: des gens d’affaires occidentaux pourraient tellement craindre que le futur des énergies vertes soit en train de leur glisser entre les doigts (la Chine a tant investi dans le solaire et l’éolien qu’elle produit actuellement 50% des infrastructures) qu’ils pourraient forcer leurs gouvernements à faire un virage.

Enfin, le Fonds vert, destiné à aider les pays émergents, s’il est finalement adopté à Durban, pourrait lui aussi contribuer à combler le déficit des gigatonnes. Mais on évoquait 100 milliards$ pour ce fonds l’an dernier, on n’évoque plus que 30 milliards$ cette année, et la crise financière risque de peser dans la balance...