Pour la première fois de leur histoire, les créationnistes du Texas semblent avoir la capacité de remporter la bataille des manuels scolaires: si la tendance se maintient, leur idéologie pourrait y faire son entrée... Et lorsqu’un manuel scolaire est approuvé dans cet État, il trouve plus facilement son chemin dans le reste de l’Amérique du Nord.

C’est entre les 19 et 22 novembre que les 15 membres du conseil scolaire du Texas rendront leur décision, mais déjà, beaucoup de questions et de commentaires entendus lors de la première séance publique du conseil, le 17 septembre, font craindre le pire là-bas. Questions et commentaires émanant de six conseillers qui s’affichent clairement comme créationnistes et dont les exigences tendent à révéler une volonté d’écarter les éditeurs dont les manuels scolaires ne présenteront pas les «alternatives» à la théorie de l’évolution.

Quatorze manuscrits ont été soumis au conseil scolaire cette année, lequel a renvoyé ces questions et commentaires aux éditeurs. Ceux-ci ont jusqu’à la mi-octobre pour soumettre une version corrigée (ou non) de leurs futurs manuels, en vue du vote final en novembre.

Parmi les commentaires dont les médias locaux et nationaux ont fait leur gorge chaude, celui-ci: «les étudiants devraient avoir l’opportunité d’utiliser leur pensée critique pour évaluer par eux-mêmes les preuves de l’évolution et de la science de la création». L’auteure de ce commentaire, Karen Beathard, enseigne au département des sciences de la nutrition de l’Université Texas A&M.

Le Texas est le deuxième plus gros État des États-Unis, après la Californie, d’où l’intérêt pour les éditeurs de manuels scolaires de produire des éditions qui auront l’approbation de ce conseil scolaire: si ça passe là, évaluent ces éditeurs, ça passera ailleurs, dans des États qui n'ont pas les moyens financiers pour exiger des manuels différents. Une bataille similaire avait eu lieu lors de la dernière révision du programme, en 2009, que les créationnistes avaient perdue, mais en parvenant à introduire des amendements dans le nouveau cahier des normes. Amendements qui disent, par exemple, que les étudiants devraient «analyser, évaluer et critiquer» les théories scientifiques et qu'ils devraient être exposés à «tous les aspects d’une preuve scientifique».

Personne ne peut être contre cette affirmation, mais elle constitue justement le coeur de la stratégie créationniste, rappelle le militant anti-créationniste Zack Kopplin dans Slate : la Louisiane a désormais sa propre «loi créationniste» qui se justifie elle aussi par une volonté de promouvoir «la pensée critique».

La question n’est pas aussi absente qu’on peut l’imaginer au Canada. Bien que l’éducation y soit plus centralisée (l’éducation est la prérogative des provinces, et un «conseil scolaire» aussi facile à infiltrer que celui du Texas n’a pas son équivalent), les organismes américains les plus militants ont souvent des branches canadiennes, et leurs vedettes viennent donner des conférences de l’autre côté de la frontière. C’est ainsi qu’on apprenait, dès 2006, qu’un organisme évangélique américain, Focus on the Family qui, entre autres choses, se montrait sympathique au créationnisme, avait une branche canadienne dont l’ancien président (1998-2004), Darrel Reid, allait occuper d’importants postes au sein du cabinet du premier ministre Stephen Harper de 2007 à 2010.