Jeudi dernier, des chercheurs frappaient l’imagination avec cette phrase: en 2047, les années les plus froides seront plus chaudes qu’à n’importe quel autre moment des 150 dernières années. Il faut apporter des bémols à cette phrase —bémols qui font toutefois comprendre pourquoi elle est aussi importante.

2047 cache en réalité une marge d’erreur de cinq ans. De plus, c’est une moyenne: les choses évolueront différemment d’un coin du monde à l’autre. La raison de ce double bémol, c’est que «les scientifiques parlent en probabilités», expliquent les économistes Gernot Wagner et Martin Weitzman. Or, poursuivent-ils, un économiste adore les probabilités: elles permettent de mesurer là où nous en sommes et ce vers quoi nous tendons. Mais probabilité n’est pas certitude: ça ne peut pas «nous dire précisément où en seront les températures, quels seront les impacts et quels points de non-retour nous rencontrerons sur la route».

Et c’est là que les routes du politicien et de l’économiste divergent. Le politicien veut des certitudes. S’il n’en a pas, il peut justifier l’inaction face aux changements climatiques. Alors que l’économiste, sur la base de ces probabilités, se sent très à l’aise pour calculer la facture qui nous attend si nous n’agissons pas. Mieux encore, la facture dans une région par rapport à une autre.

Dans leur étude parue le 10 octobre dans Nature, des scientifiques de l’Université d’Hawaï ont donc calculé qu’autour de 2047, les températures moyennes de chaque année seront plus chaudes, dans la plupart des régions du globe, qu’elles ne l’ont été dans toutes ces régions depuis 1860.

«Retournez en arrière, a déclaré Camilo Mora au New York Times , et pensez à la période la plus chaude, la plus éprouvante, que vous ayez vécue. Ce que nous disons, c’est que très tôt, cet événement va devenir la norme.»

Son étude est de celles dont rêvent économistes et statisticiens: des données en abondance. Camilo Mora, qui n’est pas climatologue mais un expert en analyse de données environnementales, a fait décortiquer par un groupe d’étudiants les prévisions engendrées par 39 des modèles climatiques les plus poussés —dont les données sont publiques— créés par 21 institutions dans 12 pays.

D’ordinaire, de telles «études d’études» apportent des prévisions pour les changements de température à l’échelle de l’ensemble de la planète. Pas cette fois: la planète a été divisée en des «blocs» géographiques de quelque 650 kilomètres carrés ce qui permet, pour une rare fois, des prévisions différentes suivant les régions.

Ça donne comme principale surprise que la situation la plus critique se trouve dans les Tropiques —alors que la croyance populaire désigne plutôt l’Arctique. Et là encore, c’est de la statistique faite sur mesure pour les économistes: les habitants de ces régions sont généralement plus pauvres, donc disposeront de moins d’argent pour s’adapter aux changements climatiques. Ce qui veut dire qu’on peut commencer à calculer les coûts de l’inaction, sur la base des dégâts prévisibles dans ces pays, plutôt que sur la base, assez vague, de la Terre entière.

Ainsi, en vertu du scénario pessimiste —l’humanité continue à émettre des gaz à effet de serre au même rythme— Mexico franchira le seuil critique non pas en 2047, mais dès 2031; Jakarta (Indonésie) et Lagos (Nigéria) en 2029; Bogota, en Colombie, en 2033. En comparaison, New York ne l’atteindra qu’en 2047; Beijing, en 2078. Dans le scénario optimiste —si d’efficaces mesures de réduction des gaz à effet de serre prennent leur effet dans les grands pays— New York n’atteint le seuil critique qu’en 2072 et Beijing, en 2078.

«La planète est un lieu désordonné», écrivent les économistes Wagner et Weitzman:

La méthode scientifique impose un peu d’ordre, mais dans le cas du climat, cet ordre est probabiliste. Pour la santé de la science et de la planète, nous ne devons pas nous laisser distraire par une fausse impression de certitude. Les vérités imprécises sont celles qui dérangent le plus. Nous en savons assez pour agir maintenant. Ce que nous ne savons pas devrait nous pousser à prendre des actions encore plus décisives.