C’est un ADN qui a beaucoup voyagé. Son détenteur est mort il y a près de 9000 ans, non loin de la côte du Pacifique. La propriété du squelette a été disputée à Washington par des groupes amérindiens et des anthropologues. L’ADN a été décodé au Danemark et le tout vient de paraître dans une revue britannique.

Déjà, l’homme de Kennewick était lui-même, semble-t-il, un voyageur. Les études de son squelette avaient établi qu’il était vraisemblablement né sur la côte, à des centaines de kilomètres des berges de la rivière Columbia, dans l’État de Washington, où il a été enterré. Mais ça n’était rien à côté du voyage qui l’attendait. Après huit années de disputes au terme desquelles les tribunaux avaient tranché en faveur des scientifiques, après 10 années impliquant des chercheurs de plusieurs disciplines qui ont conduit en 2014 à un rapport de 670 pages, ce sont des experts généticiens danois qui ont obtenu un fragment d’os du doigt. Et même cette dernière étape a-t-elle pris plus de temps que prévu : comme nous le rapportions en janvier, il a fallu qu’un journalistes de l’État de Washington fasse un appel à la loi d’accès à l’information pour obtenir les données préliminaires de cette analyse génétique.

Et encore la publication de la recherche proprement dite, cette semaine, a-t-elle été marquée par un épisode étrange: en temps normal, la revue Nature envoie aux journalistes accrédités, avec une semaine d’avance, un avant-goût du prochain numéro —les journalistes s’engagent à ne rien publier avant la levée de l'embargo, mais ont ainsi du temps pour préparer des reportages plus fouillés. Cette fois, ce n’est qu’avec 29 heures d’avance que les journalistes ont été avisés, et encore n’ont-ils été avisés, dans un premier temps, que par un communiqué sybillin annonçant «une importante recherche». Dans la mesure où les résultats sont connus depuis au moins janvier, personne n’a expliqué le pourquoi de cette précipitation; le blogue Embargo Watch signale la diffusion, au réseau de télé PBS le 24 juin, d’un épisode de la série documentaire First Peoples, qui traitera de l’homme de Kennewick.

Les résultats

Les résultats de l’équipe dirigée par Eske Willerslev, paléogénéticien au Musée national d’histoire naturelle de Copenhague, et donc publiés le 18 juin dans Nature , confirment ce qui avait été dévoilé en janvier: l’homme de Kennewick est un plus proche cousin des Amérindiens que de tout autre groupe humain dans le monde. Pendant plusieurs années, des anthropologues avaient affirmé qu’il était apparenté aux Européens, en raison de la forme de son crâne.

Avec ses 9000 ans, l’homme de Kennewick —découvert en 1996— est l’un des plus vieux squelettes humains des trois Amériques, et le plus vieux squelette complet. Les recherches antérieures ont notamment établi qu'il était âgé d'environ 40 ans, était probablement droitier, et avait été enterré avec grand soin.

La suite des événements est moins claire: officiellement, les cinq groupes amérindiens de la région réclament encore que le squelette leur soit rendu afin qu’il soit enterré. En attendant, cette dispute et d’autres se cristallisent autour d’une loi unique aux États-Unis (Native American Graves Protection and Repatriation Act) qui oblige à donner des restes humains et des artefacts aux groupes amérindiens apparentés. Cette loi n’a pas d’équivalent ailleurs dans les Amériques et explique que sur les recherches génétiques effectuées ces dernières années pour retracer l’origine des premiers Amérindiens, il y ait eu relativement peu de génomes provenant des États-Unis.

Des cinq groupes amérindiens de la région, un seul (Confédération des tribus de la réserve Colville) a accepté de fournir des échantillons d’ADN aux chercheurs danois, et a envoyé des représentants à Copenhague pour procéder à une cérémonie rituelle. En théorie, la loi ne s’appliquait plus à ce squelette depuis 2004, faute d’avoir établi à quelle nation il «appartenait», mais le fait que la génétique l’ait à présent associé sans détour aux Amérindiens pourrait relancer des actions devant les tribunaux.