La virulence et l’hostilité d’un grand nombre de commentaires à l’égard de Greta Thunberg a fait sortir de l’ombre un aspect souvent sous-estimé des groupes qui nient l’existence des changements climatiques : leur sexisme voire, chez certains, leur haine des femmes.

Les climatosceptiques seraient-ils plus sexistes, voire plus misogynes, que la moyenne ? Ce n’est pas la première fois que cette thèse est défendue. D’une part, on sait qu’une frange influente de ceux qui nient le réchauffement climatique n’est pas seulement à droite, mais à l’extrême-droite, et le fait que l’idéologie d’extrême-droite aille souvent de pair avec une vision du monde masculiniste n’a rien de nouveau.

Mais ils ne sont évidemment pas tous d’extrême-droite : par conséquent, comment expliquer cette tendance, notée par exemple en 2014 par les chercheurs suédois Jonas Anshelm et Martin Hultman : « pour les climatosceptiques (…) ce n’était pas l’environnement qui était menacé, c’était une certaine forme de société industrielle moderne construite et dominée par leur forme de masculinité ».

Que ces deux chercheurs suédois aient vu juste ou non, il faut rappeler que pour tout individu, une croyance — comme la négation de la science du climat — est plus forte lorsqu’elle s’enracine dans l’identité de cette personne. Autrement dit, une croyance n’est pas un élément isolé dans un coin de son cerveau, mais une partie d’un plus vaste ensemble. Par exemple, une personne d’idéologie conservatrice croit aux vertus du marché, donc déteste l’intervention de l’État, donc a d’emblée plus de mal à accepter que la Terre se réchauffe dramatiquement si cette idée implique une intervention de l’État…

De la même façon, une personne qui perçoit son identité de groupe comme étant menacée par des attaques extérieures (la gauche, la mondialisation, les écologistes) peut plus facilement y rattacher d’autres menaces pour renforcer son identité de groupe : le féminisme, par exemple. Comme l’écrivaient Anshelm et Hultman :

Nous soutenons que les climatosceptiques en Suède peuvent être compris comme étant entrelacés avec une masculinité de la modernité industrielle qui est sur son déclin. (Ils) ont tenté de sauvegarder une société industrielle dont ils étaient une partie intégrante en défendant ses valeurs.

Certains de ceux qui sont rebutés par cette analyse invoquant la masculinité se reconnaîtront davantage dans cette autre description que faisait Hultman en décembre dernier dans une entrevue au radiodiffuseur allemand Deutsche Welle :

Ils croient que les humains sont obligés d’utiliser la nature et ses ressources pour en tirer des produits. Et ils ont une perception du risque à l’effet que la nature tolérera tous les types de gaspillages. C’est une perception du risque qui ne voit pas la nature comme vulnérable.

Et ce n’est pas une attitude propre aux Suédois, note le magazine américain The New Republic. Des recherches menées aux États-Unis ont aussi observé — depuis les années 2000 — une nette différence hommes-femmes dans les perceptions du climat et de l’environnement : non seulement les femmes sont-elles plus nombreuses à recycler et à laisser une faible empreinte écologique, mais en plus, « plusieurs hommes perçoivent l’activisme climatique comme intrinsèquement féminin », selon une recherche de 2017 qui comparait les attitudes de 2000 Américains et Chinois. Dans un article de vulgarisation publié par le Scientific American, le professeur de marketing Aaron Brough résumait certaines de ses observations ainsi : 

Les participants des deux sexes ont décrit un individu qui amène un sac réutilisable à l’épicerie comme étant plus féminin que quelqu’un qui utilise un sac de plastique. (…) Les hommes peuvent éviter des produits et des comportements « verts » pour éviter de se sentir féminins.

Lorsqu’on en arrive aux mouvements d’extrême-droite, eux ne se contentent plus « d’éviter de se sentir féminins ». Dans la dernière année, ils ont carrément coordonné leurs attaques contre Greta Thunberg : en Allemagne, le parti extrémiste Alternative für Deutschland a coordonné des efforts de propagande anti-climat sur les réseaux sociaux de concert avec le groupe European Institute for Climate and Energy, un « groupe de réflexion » financé par son équivalent américain de droite, le Heartland Institute. Greta Thunberg s’est révélé être un thème récurrent dans ces attaques, selon une analyse des publications publiée en mai dernier par la branche britannique de Greenpeace : l’adolescente est mentionnée 800 fois sur la page Facebook du parti politique. L’un de leurs députés a utilisé les mêmes mots-clefs qu’on a pu par la suite lire et entendre ailleurs dans le monde : « ce n’est pas une « femme de l’année », mais, au mieux une adolescente avec une préhistoire autistique qui est brûlée par ses conseillers et par les médias traditionnels comme une nouvelle icône pour l’église climatique ».

Mieux comprendre comment fonctionne le cerveau des climatosceptiques et comment il se nourrit des autres idéologies aidera-t-il à finalement établir un dialogue, ou bien à mieux combattre leur désinformation ? En attendant d’avoir la réponse, la Suède a vu naître récemment ce que l’on croit être le premier centre de recherche dans le monde voué à l’étude des climatosceptiques — le Centre for Studies of Climate Change Denialism. Il a du boulot.

 

Ajout 18 septembre: Une analyse des réseaux d'influence, entre groupes de pression, partis politiques et lobbyistes, autour des attaques contre Greta Thunberg, par DeSmog UK.