La décision de la direction de l'agence américaine des océans et de l'atmosphère (NOAA), vendredi dernier, de désavouer ses météorologues qui ont contredit le président Trump, marque une nouvelle étape dans l’escalade des attaques contre les experts.

À l’époque de la guerre du tabac, dans les années 1960 et 1970, les cigarettiers n’attaquaient pas la crédibilité des scientifiques qui alléguaient que la cigarette augmentait le risque de cancer. Ils ne prétendaient pas non plus que les scientifiques étaient « politisés » : ils se contentaient de rappeler que « la science est faite d’incertitudes » et en appelaient à ce qu’on poursuive les recherches. Certes, c’était une stratégie de relations publiques — dûment documentée par les historiens — parce qu’ils savaient que la science du cancer reposait sur du solide — mais il n’y en avait pas moins un débat.

Trente ans plus tard, à la fin des années 2000, le ton avait changé, notait l’historien Spencer Weart, auteur du livre The Discovery of Global Warming. On n’en appelait plus à un débat raisonnable avec les climatologues, ceux-ci étaient carrément attaqués, harcelés, voire menacés de mort.

C’était aussi l’époque où le président Bush s’était ingéré dans la recherche scientifique en nommant à des positions stratégiques des fonctionnaires climatosceptiques, dans le but d’orienter le ton des rapports officiels. C’était aussi l’époque où le Premier ministre canadien Stephen Harper allait empêcher les scientifiques à l’emploi du gouvernement de parler publiquement de sujets « controversés », comme la fonte des glaces.

Dégradation de la conversation

Mais en 2016, quand Trump allait arriver au pouvoir, le ton s’était considérablement dégradé. Les menaces et l’intimidation contre ceux qui défendent la vaccination ou les traitements contre le cancer étaient devenues choses courantes aux États-Unis — en plus d’être souvent coordonnées via les réseaux sociaux comme on le découvrirait dans le monde francophone avec les attaques contre le Pharmachien.

Et depuis 2016, ce ne sont plus seulement des fonctionnaires climatosceptiques de rang inférieur qui ont été placés à des endroits stratégiques de l’administration américaine, mais rien de moins que le directeur de l’Agence américaine de protection de l’environnement ou le ministre de l’Énergie, entre autres. Même le conseiller scientifique en chef de la Maison-Blanche semble muet sur la question.

En janvier dernier, le quotidien The Guardian donnait la parole à cinq « victimes des théories du complot », dont l’une était Paul Offit, pédiatre et vulgarisateur engagé dans la lutte contre les mouvements anti-vaccin depuis 10 ans. Point commun à ces cinq victimes : une déferlante d’hostilité qui résiste à tous les efforts pour introduire des faits rationnels dans la discussion, alimentée par des groupes allant des « influenceurs » sur les réseaux sociaux jusqu’à l’animateur de radio d’extrême-droite Alex Jones, en passant par des forums semi-anonymes sur 4Chan ou Reddit.

Il y a aussi un point commun aux attaquants : le scientifique qui défend une position contraire à leurs croyances est rangé dans le camp de « l’élite »… au même titre que les médias. Des sources d’information qu’il devient possible de délaisser, au profit des réseaux sociaux qui disent uniquement ce que ces attaquants veulent entendre.

On en est rendu au point où « rejeter l’avis des experts, c’est affirmer son autonomie », écrivait Tom Nichols dans son livre The Death of Expertise (2017).

Politiser la météo

Mais avec une agence influente comme la NOAA — l'équivalent de la NASA dans son domaine — qui nie son propre rapport météorologique sur l’ouragan Dorian et ordonne à ses employés de prendre garde à ne pas « contredire le président », on atteint un autre niveau : parce que de toutes les sciences, la météorologie est probablement celle qui touche au quotidien du plus grand nombre de gens.

Cet épisode s’inscrit dans une saga qui s’est étirée sur toute la semaine : dans un premier tweet, le 1er septembre, Trump avait d’abord erronément inclus l’Alabama parmi les États qui allaient « très probablement être touchés beaucoup plus fort que prévu » par l’ouragan Dorian. Répondant à des appels de citoyens inquiets, la branche de l’Alabama du Service météorologique national, qui relève de la NOAA, avait aussitôt twitté (sans citer Trump) que l’Alabama n’était pas sur la trajectoire de l’ouragan. Toute la semaine, Trump s’est obstiné à tenter de démontrer qu’il avait eu raison. Vendredi dernier, 6 septembre, un communiqué de la NOAA, non signé, alléguait que Trump avait eu raison et blâmait les météorologistes de l’Alabama pour les « termes absolus » de leur réponse. Le lendemain, le Washington Post révélait que dès le 1er septembre, la NOAA avait envoyé des courriels à ses employés leur enjoignant de ne pas contredire le président.

« Si nous politisons la météo, qu’est-ce qui reste à politiser », a répliqué en fin de semaine le directeur de l’Union of Concerned Scientists, Michael Halpern, un groupe qui était en première ligne de la lutte contre l’ingérence politique sous George W. Bush. « Ça me laisse sans voix que la direction (de la NOAA) considère que les sentiments et l’ego de Trump sont plus importants qu’une information météorologique précise. »

« Je ne sais pas comment ils vont pouvoir regarder leurs employés dans les yeux », a twitté l’ancien directeur de la NOAA, David Titley. « Le contenu de ce communiqué (de vendredi) compromet la capacité de la NOAA à diffuser des informations vitales pour la santé et la sécurité du public », a critiqué dimanche le scientifique en chef de la NOAA, Craig McLean, s’engageant à enquêter sur le rôle des administrateurs de l’agence dans cette débâcle. Lundi, le directeur du Service météorologique a eu droit à une ovation debout dans le cadre du congrès de l’industrie de la météo, lorsqu’il a vanté la performance de ses employés pendant l’ouragan Dorian.

Au-delà des réactions outrées des scientifiques toutefois, on ignore pour l’instant si une partie de l’opinion publique va réagir en ajoutant effectivement les météorologues à sa longue liste d’un « establishment » malhonnête, ou si la météorologie est capable de jouir d’une aura que d’autres sciences n’ont pas.

 

Ajout 10 septembre : Apparaissant à son tour devant le congrès des météorologues, le grand patron de la NOAA, Neil Jacobs, a assuré mardi que son agence ne subissait pas de pressions politiques. Selon le New York Times, il aurait subi la veille des pressions pour annuler son discours à ce congrès.

Ajout 11 septembre: Selon le New York Times et le Washington Post, c'est sous la pression de la Maison-Blanche que la NOAA a publié le communiqué non signé de vendredi où elle contredisait ses propres météorologues.