Les choix de la Suède pendant la pandémie ont beaucoup fait jaser. Et ça continue: un comité d’experts suédois critique la lenteur du pays à réagir au début de la crise, et des chercheurs européens qualifient d’échec la décision, au début de la pandémie, de s’en tenir à un confinement partiel. Et tous les deux se demandent qui prenait les décisions.

Au printemps 2020, au contraire de beaucoup de pays occidentaux, la Suède n’avait pas décrété de confinement général. Les rassemblements de plus de 50 personnes étaient bannis, mais les bars et les restaurants étaient demeurés ouverts. Les écoles pour les moins de 16 ans n’avaient pas été fermées. Tous les commerces étaient restés ouverts. Ce qui avait alors beaucoup fait jaser dans le reste du monde.

Cette stratégie n’est pas critiquée par le comité de huit experts suédois, formé dès juin 2020 par le gouvernement, et qui a remis son rapport en février dernier. La bonne volonté des Suédois a compensé pour l’absence de confinement, en ce sens que les gens, à en juger par les données sur les déplacements, sont beaucoup moins sortis de chez eux et ont été beaucoup plus prudents pendant la première vague de la pandémie. Mais ça s’est ensuite dégradé, au point où, rappellent les huit auteurs dirigés par l’ancien président de la Cour suprême Mats Melin, à certains moments de l’été 2020, « la Suède avait des taux de mortalité parmi les plus élevés d’Europe ». Et là où ce comité a un reproche, c’est dans la lenteur du gouvernement à réagir, particulièrement quand l’infection s’est répandue dans les résidences pour personnes âgées.

Un groupe de chercheurs suédois en sciences et en sciences sociales, principalement de Suède, va plus loin dans un article publié le 22 mars: pour eux, la stratégie est carrément un échec. Ils allèguent que « la méthodologie scientifique n’a pas été suivie » par les autorités qui ont choisi de considérer comme « valides » des « récits alternatifs » (alternative narratives), ce qui aurait conduit à des « décisions politiques arbitraires ».

Une partie de leur argumentaire, rédigé sous la direction de l’épidémiologiste Nele Brusselaers, est déjà connue: bien que la Suède ait un meilleur bilan, en termes de décès, que d’autres pays —à la fin-mars: 1790 morts de la COVID par million d’habitants contre 2107 pour la France et 2939 pour les États-Unis— en revanche, elle a le pire bilan, et de loin, des pays scandinaves —961 décès par million d’habitants au Danemark, 538 en Finlande, 428 en Norvège.

Et surtout, les autorités avaient plus ou moins clairement laissé entendre au printemps 2020 qu’elles suivaient une stratégie dite d’immunité collective: laisser le virus se répandre librement dans la population afin que celle-ci acquière rapidement une forme d’immunité. Or, non seulement cette stratégie a-t-elle été progressivement abandonnée en 2020, lorsque les hospitalisations se sont mises à grimper en flèche, mais en plus, reprochent les chercheurs, « le peuple suédois a été gardé dans l’ignorance de faits de base »: la transmission par aérosols du coronavirus, le fait que les gens sans symptômes pouvaient être contagieux, et le fait « que le masque protégeait autant celui qui le porte que les autres ».

Le comité formé par le gouvernement allègue lui aussi que des lieux comme les restaurants auraient dû être fermés dès le moment où, en mars 2020, on avait constaté qu’ils étaient des terreaux fertiles à la transmission du virus.

Une des justifications du refus de recourir à un confinement généralisé a toujours été —en Suède comme ailleurs— de protéger l’économie. Or, selon un rapport de juillet 2021 de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) —qui réunit les 38 pays les plus riches— la « contraction économique » de la Suède pendant la première année de la pandémie a été un peu moins pire que celle de l’Europe dans son ensemble, mais bien pire que celle de ses trois voisins scandinaves.

Les reproches les plus sévères, dans l’article du 22 mars, sont adressés au groupe d’experts qui, au printemps 2020, avait été à l’origine de cette stratégie, « basée sur les opinions d’un nombre très limité d’individus ». Ce petit groupe, handicapé par un « regard disciplinaire étroit », serait « également allé au-delà de son mandat et de son expertise —par exemple, en commentant sur les impacts économiques ». Et lorsqu’il est apparu évident, au cours de l’année 2020, que la stratégie ne fonctionnait pas —le roi de Suède lui-même déclarerait, en décembre, « je crois que nous avons failli »— «il y aurait plus d’emphase », écrivent l’épidémiologiste Nele Brusselaers et ses collègues, « sur une protection de « l’image suédoise » que sur une protection des vies basée sur une approche appuyée sur des preuves ».