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L’influence de l’industrie des carburants fossiles sur les politiques était l’éléphant dans la pièce, au moment de la publication du troisième et dernier volume du dernier rapport du GIEC, le 4 avril. À l’origine de la controverse: comment parler d’atténuation des changements climatiques sans confronter l’industrie? « C’est comme Star Wars sans Dark Vador », illustre le sociologue de l’environnement Robert Brulle, de l’Université Brown.

 


Ce reportage est d'abord paru dans le quotidien britannique The Guardian.  
Il est republié ici dans le cadre du partenariat entre l'Agence Science-Presse et 
Covering Climate Now,
une collaboration internationale de quelque 500 médias visant à renforcer la couverture journalistique du climat.


 

- par Amy Westervelt

Les deux premiers volumes avaient souligné l’état des connaissances sur les effets du climat et la vulnérabilité des pays à un réchauffement plus accentué. Mais le troisième volume s’attarde aux solutions possibles, et ce sont elles qui ont été au coeur des controverses des dernières années, autant pour l’industrie des carburants fossiles que pour les gouvernements de nations riches en pétrole.

Les chercheurs en sciences sociales ont réussi à faire mettre de l’avant, dans le rapport du GIEC, un plus grand nombre de leurs recherches, avec des chapitres qui touchent à des sujets aussi divers que le déboulonnage d’affirmations comme quoi les pays en voie de développement ont besoin de carburants fossiles pour combattre la pauvreté, ou l’énumération des initiatives de blocage des politiques climatiques. Dans le rapport, une chose est claire : les technologies et les politiques nécessaires pour combattre adéquatement les changements climatiques existent, et les seuls vrais obstacles sont la politique et les intérêts des promoteurs de carburants fossiles.

Le rôle de cette industrie est souligné à travers les 3000 pages du dernier volume, mais les chercheurs notent qu’il est mystérieusement absent du « Résumé pour les décideurs » —traditionnellement la partie du rapport qui attire le plus l’attention des médias. Une version préliminaire du Résumé obtenue par The Guardian toutefois, décrivait l’industrie des carburants fossiles et les autres acteurs investis dans une économie à haute teneur en carbone, comme ayant un grand intérêt à travailler activement contre les politiques climatiques: « des facteurs limitant les transformations incluent des barrières structurelles, un manque de coordination, de l’inertie, un manque de capacités technologiques et de ressources humaines ».

Robert Brulle, dont les recherches sont citées plus d’une fois dans le rapport, a été troublé par cette absence. « Les scientifiques ont clairement fait leur travail et fourni beaucoup de matériel sur les activités d’obstruction » mais « le processus politique de création du Résumé pour les décideurs a eu pour conséquence de couper toute cette information. »

Au contraire des gros chapitres, qui sont entièrement sous le contrôle des scientifiques qui font la recherche et l’édition, le Résumé pour les décideurs doit être approuvé par les représentants des gouvernements de 195 pays. Le processus d’approbation pour ce dernier volume a d’ailleurs été le plus long et le plus controversé de l’histoire du GIEC. Selon des fuites dans les médias, des représentants de l’Arabie saoudite auraient en particulier réclamé que soient ajoutées des références à des technologies de capture du carbone et que soit adouci le langage sur la fin de la production des carburants fossiles.

Des représentants de compagnies pétrolières faisaient aussi partie du processus, autant comme auteurs qu’éditeurs, comme c’est le cas depuis le début du GIEC. Dans le troisième volume, un employé de haut niveau de Saudi Aramco —la compagnie pétrolière et gazière détenue par le gouvernement saoudien— était l’un des auteurs coordonnateurs du chapitre sur les « perspectives inter-sectorielles », un poste influent. Un vétéran de Chevron était aussi un des réviseurs du chapitre sur les systèmes énergétiques.

« De toute évidence, ça n’est pas correct », commente Julia Steinberger, professeur d’économie de l’écologie à l’Université de Lausanne, et auteure principale du chapitre sur les parcours d’atténuation compatibles avec les objectifs à long terme.

En dépit de l’influence des compagnies pétrolières et des États pétroliers, le rapport n’en souligne pas moins l’influence qu’exerce l’industrie sur les politiques et déboulonne certains des mythes préférés de l’industrie. Par exemple, dans le nouveau chapitre sur les « demandes, services et aspects sociaux de l’atténuation », les chercheurs critiquent la croyance de longue date voulant que la consommation des carburants fossiles soit entièrement le résultat de la demande. « Ce que nous sommes capables de démontrer, c’est en fait le contraire: il n’y a pas de développement durable, ou de développement tout court, qui soit possible sans une atténuation des changements climatiques », résume Steinberger, qui a contribué à ce chapitre.

« Si vous n’atténuez pas les changements climatiques, les impacts vont vous rattraper et rendre la vie des gens de plus en plus difficile et misérable, spécialement dans les pays du Sud. »

Le lien entre justice sociale et atténuation climatique se retrouve partout dans le rapport. « Les gens commencent à réaliser à quel point la crise climatique est sérieuse et à quel point les moyens utilisés —transition vers une énergie faible en carbone, protection de l’environnement, transformation des transports— tendent également à améliorer la sécurité énergétique, la justice, les questions sociales », explique Catherine Mitchell, qui enseigne les politiques de l’énergie à l’Université Exeter, et qui est l’une des deux auteures principales du chapitre sur les politiques.

Les chercheurs en sciences sociales qui souhaitent contribuer —au GIEC ou aux futures politiques— sont toutefois devant un dilemme, explique Dana Fisher, directrice du programme Société et environnement à l’Université du Maryland. « Nous n’avons pas assez de budget pour soutenir le genre de recherches à grande échelle » qui seraient nécessaires pour arriver au haut degré de confiance en nos conclusions exigé du GIEC. Moins de 1% des fonds de recherche sur le climat de 1990 à 2018 est allé aux sciences sociales. En dépit du fait que les gens des sciences dites « dures » reconnaissent eux-mêmes que l’inaction sur le climat ne sera pas résolue en ajoutant simplement des preuves scientifiques.

« Dans les années 1980, nous croyions au modèle du déficit d’information », à savoir que « si nous pouvions amener plus d’informations aux décideurs », ils prendraient les bonnes décisions, résume l’expert en sciences de l’atmosphère Ken Caldeira. « À présent, nous voyons que ce n’est pas un déficit d’information, c’est une question de relations de pouvoir, et de gens qui veulent garder un pouvoir économique et politique. »

Ça ne signifie pas qu’il ne faut pas davantage de modèles de l’atmosphère ou une meilleure compréhension des différents aspects des sciences du climat. Mais ce que ce dernier rapport du GIEC démontre, c’est qu’agir sur le climat n’est pas limité par un manque de connaissances scientifiques ou d’options technologiques, mais par des structures de pouvoir bien enracinées et par une absence de volonté politique. Pour s’attaquer efficacement à cela, et agir à temps pour éviter les pires impacts du réchauffement, il va falloir plus que des modèles climatiques.