Maintes fois accusées d’amplifier la crise de la main-d’œuvre, les prestations d’urgence lors de la pandémie ont peut-être joué un rôle. Mais il y a surtout une réalité démographique prévisible depuis plus de 20 ans, constate le Détecteur de rumeurs.


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Faits à retenir

La crise de main-d’oeuvre est prévue depuis longtemps
La pandémie a pu jouer un rôle, mais difficile à mesurer
Les causes profondes de la crise sont connues, mais pas leurs parts respectives

Dès octobre 1998, des travaux de recherche pour le compte de Développement et Ressources humaines Canada prévoyaient, pour les années 2020 une pénurie de main-d’œuvre qualifiée au pays.

En 2004, le Conseil québécois de la science et de la technologie avait à son tour publié un avis sur la pénurie à venir des travailleurs qualifiés, notamment en sciences pures, appliquées et de la santé. L’avis s’accompagnait d’un avertissement : cette pénurie pourrait être généralisée à tous les corps d’emploi de la société.

Esther Létourneau et Normand Thibeault, de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ), signalent en 2005 un déclin irrémédiable de la population québécoise en âge de travailler (20-64 ans) pour la fin des années 2010.

Ces chercheurs récidivaient la même année avec des chiffres sur la baisse du nombre de personnes en âge de travailler, région par région, jusqu’en 2026, même si certaines régions allaient connaître une croissance démographique soutenue.

Un rapport de l’INRS datant aussi de 2005 fait quant à lui le tour de diverses études scientifiques sur les pénuries de main-d’œuvre appréhendées. On y retrouve les préoccupations habituelles: cohorte des 65 ans et plus en augmentation, population active en décroissance, natalité sous le seuil du renouvellement des générations, immigration et taux d’activité des femmes insuffisants, pénuries accrues dans certaines régions, départs à la retraite hâtifs.

La même année, la Commission nationale sur la participation au marché du travail des travailleuses et travailleurs expérimentés de 55 ans et plus conclut que le nombre de Québécois en âge de travailler va diminuer d’ici 2030, que la population québécoise vieillit plus vite que l’Italie, l’Espagne, la France ou la Suède, et que la diminution de la population en âge de travailler commencera en… 2013. Concrètement, dit ce rapport, le Québec passera en 20 ans d’un état de surplus à une pénurie généralisée de main-d’œuvre, notamment alimentée par une croissance économique continue. Toutes ces prédictions se sont avérées.

Qui plus est, plus les années passent, et plus les chercheurs estiment que cette pénurie ne se limitera plus à des emplois qualifiés, mais qu’elle sera généralisée. Ces craintes sont notamment reprises dans l’édition d’automne 2016 des Cahiers québécois de la démographie par plusieurs auteurs.

« Ça fait longtemps que l’on projette des tensions sur le marché du travail et le gouvernement a pris acte du problème », affirme Frédéric Fleury-Payeur, démographe à l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). « Nous disposons d’un indice de remplacement de la main-d’œuvre qui nous a permis de prévoir, depuis longtemps, un pic dès 2020 du déséquilibre entre l’offre et la demande sur le marché de l’emploi. »

Les difficultés à faire des prévisions

Pourtant, quand il s’agit de marché de l’emploi, effectuer des prévisions n’est pas simple. Divers facteurs sont imprévisibles à moyen ou long terme, comme l’immigration ou la date de départ à la retraite des travailleurs plus âgés. Et certains chercheurs constatent des biais dans les modélisations démographiques. Par exemple, au fil des ans, de nombreuses études n’isolent pas les femmes et les hommes. Or, l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, à partir des années 1970, influence le taux d’activité. Qui plus est, aujourd’hui, ces femmes gagnent un vrai salaire, pas un revenu d’appoint pour le couple, comme jadis.

Certains programmes sociaux québécois, comme celui de l’assurance parentale, qui est plus généreux que dans d’autres provinces et qui maintient le lien d’emploi malgré le congé de maternité ou de paternité, ou celui des garderies à 7$, ont stimulé le taux d’activité des femmes, notamment celles avec des enfants. De 1998 à 2014, le taux d’activité des mères avec jeunes enfants progresse de 4% ailleurs au Canada et de… 13 points au Québec.

Autres critères qui influent positivement ou négativement sur le marché de l’emploi : le mini baby-boom du milieu des années 2000, l’intégration plus importante ces dernières années des femmes immigrantes et des autochtones sur le marché de l’emploi, la diminution des quotas d’immigration depuis 2019, l’arrivée des réfugiés jusqu’à la pandémie (notamment par le chemin Roxham), la hausse importante des étudiants postsecondaires étrangers, le faible taux d’activité des retraités grâce à des rentes publiques et privées relativement généreuses ou un environnement fiscal désavantageux pour les travailleurs retraités, le programme québécois d’assurance parentale et les garderies à 7$.

De plus, certains chercheurs se plaignent du manque d’indicateurs fiables de l’âge moyen du départ à la retraite, ce qui complique encore les projections.

Pas étonnant que la marge d’erreur soit parfois très grande. Des projections de l’ISQ publiées en 2010 présentent un écart de -87 000 travailleurs à -435 000 dès 2020, selon divers scénarios.

« La pénurie actuelle s’explique par des raisons classiques, comme le vieillissement, les cycles économiques et la transformation du marché du travail, qui créent systématiquement des problèmes de rareté », constate Pierre-Carl Michaud, professeur au département d’économie de HEC Montréal et titulaire de la Chaire de recherche sur les enjeux économiques intergénérationnels. « Tout le monde connaît les causes de la crise actuelle, mais pas nécessairement les parts relatives de chacune. »

Situation actuelle

Plus de 1,4 million de postes seraient à pourvoir d’ici 2028, selon Victor Piché, professeur honoraire au Département de démographie de l’Université de Montréal, qui rapporte des données tirées d’un Sommet de l’immigration tenu à Québec en octobre.

« Normalement, selon les cycles économiques, les problèmes de main-d’œuvre se règlent d’eux-mêmes, reprend M. Michaud. Le gouvernement ne peut rien faire, sauf instaurer des politiques qui retiennent les travailleurs âgés sur le marché du travail. Il y avait des jeux d’équilibre sur le marché du travail et la pandémie a rebrassé les cartes. »

Il faut ajouter à cela que durant la pandémie, des facteurs indépendants de la démographie ont ajouté de la pression sur le marché de l’emploi, comme les fermetures puis réouvertures en raison des restrictions sanitaires, les subventions salariales, la prestation canadienne d’urgence (qui aurait notamment eu un impact à la baisse sur le taux d’emploi des jeunes), l’immigration ou les travailleurs temporaires en baisse… Mais leur effet réel reste à démontrer.

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