Qu’ont en commun les sites IVMmeta, C19Study, C19HCQ, C19ivermectin ou HCQTrial ? Il s’agit en réalité d’un seul et même site, qui prétend agréger objectivement des études sur des traitements contre la COVID-19 (C19). Le Détecteur de rumeurs constate toutefois que les critères d’agrégation du site sont flous, qu’il est régulièrement accusé de faire dire aux études ce qu’elles ne disent pas, et que les auteurs sont introuvables.


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En février 2021, le Détecteur de rumeurs avait brièvement parlé de ce « réseau », chapeauté du titre « COVIDAnalysis », et composé de pages qui ont toutes la même apparence: une liste d’études sur un traitement présumé, chacune accompagnée d’une « note » (« positive » pour les études qui auraient conclu que le traitement fonctionne contre la COVID, « négative » ou « inconcluante »). Pendant les premiers mois de son existence, à l’été et l’automne 2020, ce n’étaient toutefois pas tous les traitements qui intéressaient les auteurs: l’hydroxychloroquine (HCQ) était dominante avec au moins deux pages redondantes, C19HCQ et HCQTrial.

Mais surtout, à l’époque, sa crédibilité était des plus douteuses: des chercheurs, des auteurs de certaines des études citées, des vulgarisateurs, et au moins deux analyses en profondeur, dont l’une par le site NewsGuard, lui avaient tous reproché de déformer les conclusions des études ou de choisir celles qui l’arrangeaient « pour promouvoir l’hydroxychloroquine comme traitement contre la COVID-19 ». En décembre 2020, Twitter bloquait le compte COVIDAnalysis.

Par-dessus tout, le site était réalisé anonymement: on n’y trouvait aucune information sur le ou les auteurs autre que, dans la « Foire aux questions »: « We are PhD researchers, scientists, people who hope to make a contribution ».

Mises en garde

Première mise en garde du Détecteur de rumeurs à l’intention des non-scientifiques:  le fait d’avoir un doctorat (PhD) n’est pas une garantie de fiabilité. Un doctorat en génie électrique ou en astrophysique, par exemple, ne serait guère pertinent ici.

Depuis, rien n’a changé sur ce plan: le site est toujours anonyme, et les critères par lesquels on décide qu’une étude sera classée « positive » ou « négative » sont toujours aussi flous. La grosse différence est que le « réseau » a grossi. Aux pages recensant les études sur l’hydroxychloroquine se sont d’abord ajoutées celles recensant les études sur le zinc, la vitamine D, la vitamine C, la vitamine A —et dans les premiers mois de 2021, l’ivermectine avec deux pages redondantes, C19Ivermectin et IVMmeta (cette dernière est plus souvent citée sur les médias sociaux). Aujourd’hui, on trouve même une page « C19Aspirin ». À chaque fois, le principe est le même: l’en-tête annonce la page comme étant une « méta-analyse » d’un nombre X d’études totalisant un nombre X de patients.

COVIDAnalysis- en-tête

Deuxième mise en garde pour les non-scientifiques: bien qu’une méta-analyse soit souvent définie comme une « synthèse d’études », elle ne consiste pas à rassembler pêle-mêle toutes les études. Les auteurs d’une méta-analyse rigoureuse vont souvent écarter de leur liste des études en raison du trop petit nombre de patients, de la durée trop courte, de la méthodologie douteuse, parce qu’il n’y avait pas de groupe placebo, etc. Ces auteurs sont toutefois censés expliquer, dans leur introduction, en vertu de quels critères ils ont retenu celles-ci et écarté celles-là. Or, il n’y a rien de tel sur les différentes pages de COVIDAnalysis.

Des études invalides et non révisées

Le ou les anonymes ont également assez vite publié leurs propres « études » sur leur site. Mais en science, une étude signée anonymement perd beaucoup de valeur. Et si elle est, en plus, publiée sur le site de ses propres auteurs, on peut présumer qu’elle n’a été révisée par personne.

La plus ancienne du genre, simplement signée « C19study » ou « COVIDAnalysis », et affichée en août 2020 sur une de ces pages, prétendait démontrer que les pays qui avaient adopté l’hydroxychloroquine avaient sauvé des vies. Elle avait été abondamment citée sur les médias sociaux et relayée entre autres par Fox News.

Elle avait aussi été abondamment critiquée par les chercheurs et vulgarisateurs mentionnés plus haut, pour ses raisonnements fallacieux: le fait qu’un pays approuve un traitement ne veut pas dire que ce traitement a été généralisé. Et quand bien même l’aurait-il été, ce serait maigre pour conclure à un lien avec le nombre de décès, à cause des profils démographiques différents (les pays du Tiers-Monde ont souvent des populations plus jeunes, et donc un taux de mortalité moins élevé à la COVID), à cause de tous les autres traitements médicaux effectués pendant cette même période de temps, ou à cause des politiques sur le port du masque, le confinement ou le dépistage.

Elle était aussi critiquée pour ses critères flous: le Brésil, qui avait pourtant approuvé l’HCQ, n’était pas inclus dans « l’étude ». Il avait, à ce moment, l’un des plus hauts taux de mortalité au monde.

Ce qui n’arrangeait rien, l’auteur principal d’une étude italienne citée dans ce document, avait protesté en septembre 2020: son étude était classée parmi celles qui auraient conclu à un effet positif de l’HCQ, alors que sa conclusion disait le contraire. L’infectiologue américain David Boulware s’était plaint de la même chose sur Twitter en août, puis en septembre au site de vérification des faits Lead Stories. Il accusait par ailleurs le compte Twitter COVIDAnalysis de lui avoir attribué une fausse citation. Le message Twitter serait retiré.

Le site de vérification des faits en santé HealthFeedback s'est pour sa part étonné qu’ils aient conclu que l’hydroxychloroquine « était 100% efficace » contre la COVID dans des cellules en éprouvette, ce qui était déjà faux à l’époque, tout comme c’était faux pour les études animales. Il a aussi découvert au moins trois études sur des humains à qui « COVIDAnalysis » faisait dire le contraire de ce qu’elles avaient conclu.

Rien de tout cela n’a empêché le ou les auteurs anonymes de récidiver en avril 2021 avec une nouvelle « méta-analyse » de leur cru sur l’ivermectine. Avec les mêmes problèmes. Critères flous pour décider qu’une étude est « positive » ou « négative » et hétérogénéité des études: on retrouve sur un pied d’égalité un essai clinique sur quelques dizaines de patients et un autre sur quelques milliers, dans l’un, les patients savent qu’ils reçoivent de l’ivermectine, dans l’autre ils l’ignorent, dans l’un, les patients avec comorbidités sont exclus, dans l’autre non, dans l’un, le médicament est testé seul, dans l’autre il l’est conjointement avec d’autres substances, le dosage varie de 12 milligrammes à 158 milligrammes d’une étude à l’autre, les intervalles varient aussi, etc.

L’hétérogénéité n’est pas, en soi, anormale, dans un contexte où plusieurs pays testaient en même temps le même médicament sans s’être consultés: la pandémie avait créé un sentiment d’urgence. Mais ça ne donnait pas une « méta-analyse » fiable, si on ne tenait pas compte de ces différences.

Parallèlement, en avril 2021, les choses se présentaient mal pour l’ivermectine: des signaux d’alarme commençaient à se faire entendre sur la maigreur de certaines des études. Peu de temps auparavant, le 31 mars, l’Organisation mondiale de la santé, après avoir passé en revue 16 études cliniques, n'avait pas recommandé l’usage de ce médicament (incidemment, cet avis de l’OMS s’est retrouvé sur IVMMeta… dans la colonne des « études » positives » pour l’ivermectine!).

Dans une analyse plus générale du manque de données fiables sur l’ivermectine en avril 2021, HealthFeedback faisait allusion au site: « à aucun moment, COVIDAnalysis n’admet les limites de ses analyses ou n’exprime une incertitude sur ses conclusions, trompant de ce fait les lecteurs ».

Aujourd’hui, une recherche Google avec les mots, en anglais, « ivermectin meta-analysis » fait ressortir deux des pages du site dans le « top 10 ».

Pourtant, depuis avril 2021, plusieurs des études citées ont été rétractées, par les éditeurs ou par les auteurs, pour des raisons allant de statistiques erronées jusqu’à des soupçons de fraude.

Et une méta-analyse —une vraie— de la Collaboration Cochrane publiée en juillet 2021 et remise à jour en juin 2022, conclut à l’absence « d’effets bénéfiques » de l’ivermectine pour les patients atteints de la COVID ou pour prévenir l’infection par le virus. Entre juillet 2021 et juin 2022, lit-on, le niveau de confiance offert par les données disponibles a même augmenté.

NewsGuard, citée plus haut, qui est une entreprise américaine se donnant pour mission, depuis 2018, d’analyser des sites jugés douteux (une branche canadienne a été créée en 2021), avait publié en septembre 2020 une longue analyse des contenus de COVIDAnalysis. Elle en a fait une mise à jour en 2021 puis en mai 2022. Le verdict n’a pas changé: COVIDAnalysis « déforme régulièrement les conclusions des études cliniques » ou « omet des informations négatives » sur les traitements.

Plusieurs exemples sont fournis, dont deux études parues dans le Journal de l’Association médicale américaine, en février 2022 et en mars 2021. Elles concluent toutes deux que l’ivermectine n’a aucun effet, mais « C19Ivermectin » leur fait dire le contraire. NewsGuard, qui a demandé des explications là-dessus, cite un courriel reçu d’un expéditeur anonyme de COVIDAnalysis: « les auteurs d’une étude peuvent dire ce qu’ils veulent, mais toutes les déclarations dans toutes les études ne sont pas correctes ». L’auteur principal de l’étude de février 2022, Steven Lim, a également confirmé que la « réinterprétation » de COVIDAnalysis était erronée.

Au final, NewsGuard accorde une note de 39,5% à COVIDAnalysis, soit une mention d’échec. On souligne entre autres que le site, à travers ses multiples erreurs non corrigées et ses sélections douteuses, « ne traite pas la différence entre la nouvelle et l’opinion de façon responsable ».

Le problème de l’anonymat

La mauvaise note vient aussi de l’opacité du site: ce n’est pas seulement l’anonymat des auteurs qui fait problème, c’est le fait que personne n’a pu découvrir qui possède ou finance le site. Les noms de domaine renvoient tous à la même adresse IP (34.69.229.180) qui est celle d’un fournisseur de services Internet basé à Toronto. Le numéro de téléphone et l’adresse postale renvoient aussi à ce fournisseur.

Cet anonymat a toujours dérangé en raison de la transparence qu’on réclame immanquablement des scientifiques. Mais il y a une autre raison: compte tenu du fait qu’il ne s’agit pas de pages remises à jour automatiquement, cela signifie que la ou les personnes qui ajoutent les nouvelles études une par une, ont beaucoup de temps libre à leur disposition, ou bien ont un intérêt financier pour faire ce travail.

Plusieurs ont prétendu depuis deux ans qu’il ne pouvait pas y avoir d’intérêt financier derrière la défense de l’ivermectine ou de l’hydroxychloroquine puisque ce sont des médicaments peu coûteux, comparativement à d’autres options évoquées dans la lutte contre la COVID. Mais depuis, plusieurs reportages ont démontré qu’il n’en était rien. Par exemple, le magazine d’enquête américain The Intercept a découvert qu’une firme américaine « de télémédecine » avait, à elle seule, récolté des millions de dollars en revenus rien qu’en vendant des prescriptions pour de l’hydroxychloroquine, de l’ivermectine et quelques autres médicaments censés avoir un effet contre la COVID. De son côté, dans une enquête publiée en février 2022, le magazine Vice soulignait qu’en se relançant les uns les autres, des sites faisant la promotion de traitements douteux et des sites de groupes conservateurs américains identifiés comme diffuseurs de fausses nouvelles, augmentent leur portée dans les moteurs de recherche et vendent davantage de publicité. Lorsque la pandémie aura pris fin, ces groupes d’intérêt, et les réseaux qu’ils ont mis en place à travers les médias sociaux, seront encore là.

 

Illustration: Blackboard373 / Dreamstime