Le blocage du détroit d’Ormuz provoque une crise des engrais, qui pourrait faire beaucoup plus de dégâts et entraîner beaucoup plus de décès que la crise du pétrole. Coup sur coup, autant les Nations unies que des organismes d’aide internationale et des associations d’agriculteurs, rappellent qu’au contraire du pétrole, il n’existe pas de « réserve stratégique » d’engrais.
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« C’est à présent la saison des plantations de printemps, alors que les pays et les fermiers achètent les engrais pour la prochaine récolte », prévenait dès le 10 mars le comité des Nations unies pour le commerce et le développement. Si ces pays « sont incapables de sécuriser suffisamment de réserves, ou si les prix sont trop élevés, les cultures vont diminuer. » Trois semaines après cet avertissement, le détroit d’Ormuz n’est toujours pas ouvert à la circulation maritime, confirme un suivi quotidien mené par l’Organisation mondiale du commerce et la firme AXSMarine.
Par ce goulot d’étranglement, sont livrés au reste de la planète près de la moitié de l’urée, plus de 30% de l’ammoniaque et 20% du phosphate de diammonium, des ingrédients indispensables aux engrais.
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De plus, des pays aussi éloignés les uns des autres que l’Inde, l’Algérie et la Slovaquie, ont d’ores et déjà dû restreindre leur propre production locale d’engrais, parce que celle-ci dépend du gaz naturel importé du golfe Persique. La Chine a annoncé dès la mi-mars une restriction de ses exportations d’engrais. En bout de ligne, ceux qui risquent d’être le moins capables de « sécuriser des réserves » seront les pays les plus pauvres.
Avant cette crise, un peu plus de 300 millions de personnes dans le monde ne mangeaient pas à leur faim : 45 millions vont s’y ajouter d’ici l’été, prévenait le 17 mars le Programme alimentaire mondial des Nations unies (PAM), « si le conflit ne prend pas fin et si les prix du pétrole restent supérieurs à 100 dollars le baril ». Les pays « dépendants des importations en Afrique et en Asie sont ceux qui pourraient connaître la plus forte hausse du risque de faim. »
C’est ce qu’estime aussi un rapport de l’Institut Kiel pour l'économie mondiale publié le 26 mars: « une fermeture relativement courte [du détroit] pourrait perturber toute une saison de cultures, avec des conséquences sur la sécurité alimentaire qui persisteront longtemps après la réouverture du détroit ».
Parmi les pays les plus vulnérables, selon l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO):
- l’Inde (plus d’un milliard d’habitants) a donc d’ores et déjà réduit sa production locale d’engrais, alors même qu'approche la période de culture (riz, maïs, millet, etc.) de la saison des pluies (de juin à octobre); le Bangladesh voisin est dans la même situation;
- l’Égypte, dépendante des importations de blé;
- le Soudan, qui fait déjà face à une situation qualifiée « d’insécurité alimentaire aiguë »;
- des pays d’Afrique subsaharienne « très dépendants » des importations d’engrais;
- et le Brésil, qui est un important exportateur alimentaire, ce qui veut dire qu'une réduction de sa production se traduirait par un déficit alimentaire dans beaucoup de pays.
Un rappel de la guerre de 2022
La guerre en Ukraine, en perturbant en 2022 les chaînes d’approvisionnement, avait contribué à faire grimper la faim dans le monde à un niveau record —349 millions de personnes. Les prix des engrais avaient alors triplé dans certaines régions du monde, en plus de ceux du blé et des céréales, l’Ukraine et la Russie en exportant à elles seules plus du quart. Les projections du PAM pour 2026 indiquaient un niveau de risque similaire à cause de la crise au Moyen-Orient. Et ces projections remontent déjà à la mi-mars.
IPES-Food, un panel international d’experts sur les « systèmes alimentaires durables », publiait le 18 mars une alerte semblable: « au contraire de certains chocs au niveau des marchandises qui prennent des mois à atteindre les consommateurs, celui-ci est déjà en mouvement », à travers de cette double conséquence qu’est l’augmentation du prix de l’essence et la pénurie appréhendée d’engrais.
Certes, poursuit IPES-Food, la famille nord-américaine qui va voir sa facture d’épicerie augmenter, n’est pas dans la même position que « le petit fermier du Kenya qui va faire face à une hausse de 50% des prix de l’urée ». Déjà, rapporte le New York Times, les fermiers des États-Unis réclament une aide financière d’urgence au président Trump pour pallier à la crise déclenchée au Moyen-Orient. Mais quel que soit ce qui les différencie, tout le monde se retrouve prisonnier de la même dépendance à l’industrie pétrolière et gazière, parce que le monde entier dépend des mêmes infrastructures mondiales de production et de distribution, qui reposent largement sur le pétrole et le gaz.
« Ce n’est pas un choc de l’énergie. C’est un choc systémique affectant les systèmes agroalimentaires mondiaux », déclarait le 26 mars l’économiste en chef de la FAO. Les projections de cet organisme font état d’une hausse mondiale des prix de l’engrais de 15 à 20% d’ici l’été, « si la crise persiste ».
Et c’est un choc qui se fera sentir sur plusieurs mois: chez les agriculteurs de l’hémisphère nord dès avril, par le manque d’accès aux engrais; et dans les épiceries, en septembre, à cause des récoltes réduites ou plus coûteuses.




