Les changements climatiques redessinent le visage navigable de l’Arctique. Déjà, l’accélération de la fonte des glaces libère ces voies maritimes près d’une trentaine de jours en été. Certains chercheurs anticipent même qu’en 2080, elles pourraient être libres de glace une large partie de l’été (près de 100 jours)...

Bonne nouvelle pour le commerce puisque l’ouverture du passage du Nord-Ouest faciliterait le transport de marchandises entre l’Europe et l’Asie.

Pourtant, les transporteurs maritimes n’y rêvent pas encore. « Le marché du porte-conteneurs est celui du “juste à temps”. Les milliers de kilomètres épargnés seraient un gain mineur face à l’incertitude des eaux polaires », soutient Sébastien Pelletier, doctorant en sciences géographiques de l’Université Laval et coauteur avec Frédéric Lasserre, d’une recherche sur le transport maritime arctique.

Dans le cadre de sa thèse sur la transportation maritime et l’exploitation des ressources non renouvelables, l’étudiant a mené un petit sondage auprès de 142 sociétés de transport actives dans l’hémisphère nord. Il dresse ainsi un premier portrait de l’intérêt – ou plutôt, du désintérêt! — des armateurs actifs dans les eaux polaires. Seulement 17 répondants sur 98 interrogés penseraient emprunter cette voie navigable!

La variation saisonnière des horaires de navigation (été/hiver), la formation des glaces et les risques d’accident constituent des freins importants pour les transporteurs. Les délais serrés de livraison, la rareté des infrastructures portuaires, l’imprécision des cartes marines ou les politiques d’assurances expliquent aussi la frilosité des armateurs.

Et c’est sans compter les coûts d’équipement qui s’avèrent considérables : navire en coque renforcée, sonars, équipe de vigie, etc. « En raison du coût de fabrication d'un navire à coque renforcée, transporter des marchandises dans l’Arctique coûte trois fois plus cher et reste peu sûr », insiste le doctorant.

L’incertitude des eaux polaires

Même l’été, naviguer en Arctique reste aventureux. Les risques liés aux « growlers » — de petits blocs de glace dure flottants – et aux petits icebergs difficilement détectables ralentissent la navigation. Et la potentialité d’un accident s’avèrerait dramatique, en raison de l’isolement de cette région polaire.

L’ouverture du passage du Nord-Ouest entre les océans Atlantique et Pacifique n’entraînera donc pas une forte croissance du trafic maritime. Cela, même si un regain d’intérêt se fait sentir depuis 25 ans.

« Les deux facteurs d’émancipation du trafic seront la desserte des populations locales et les navires d’exploitation de ressources naturelles », affirme Sébastien Pelletier. Mais là aussi, l’avenir reste modeste : 8 armateurs sur 15 de ce créneau privilégient encore le passage du Nord-Est mieux doté en infrastructures, avec plus de ports et d’activités à desservir.

Les Russes détiennent déjà plusieurs atouts en Arctique : ils sont présents et bien équipés. « Ce sont eux, les véritables maîtres de l'Arctique », tranche le jeune chercheur. Et 80 % du pétrole à découvrir serait en Sibérie...