Cette semaine, des chercheurs chinois ont annoncé avoir, pour la première fois de l’histoire, modifié des gènes d’un embryon humain. Soit exactement la nouvelle à laquelle nous avaient préparés des «fuites» il y a un mois. Explication en cinq questions.

 

1. Cette annonce qui a fait le tour du monde serait-elle une fausse nouvelle ?

Non, la première mondiale en est bel et bien une: jamais encore une recherche détaillant une manipulation génétique d’embryon humain n’avait été publiée (ou plus exactement, une tentative de manipulation génétique, puisque ça n’a pas fonctionné).

Mais en réalité, l’annonce avait officieusement été faite le mois dernier (voir notre texte): le 5 mars, le magazine de vulgarisation du MIT (Massachusetts Institute of Technology) publiait un reportage sur des chercheurs de là-bas qui auraient d’ores et déjà tenté de modifier l’ADN d’ovules humains; on y parlait aussi d’au moins une équipe chinoise, au moins une autre équipe américaine, et une en Grande-Bretagne. Le 13 mars, le quotidien britannique The Independant publiait à son tour un reportage sur la même équipe de Harvard, tandis que la revue Nature publiait une lettre dans laquelle cinq scientifiques en appelaient à un moratoire sur ces expériences.

Un des problèmes éthiques soulevés dans cette lettre, et non le moindre, c’est que si on commence à faire des manipulations génétiques chez un embryon âgé de quelques heures ou quelques jours, on entre dans la catégorie des manipulations génétiques qui pourraient potentiellement être transmissibles à sa descendance.

De toute évidence, tous les experts du domaine, tous les bioéthiciens de la planète et tous les observateurs attentifs, n’attendaient plus que la confirmation officielle —la question était plus prosaïquement de savoir laquelle de ces équipes serait la première à faire l’annonce.

2. Comment se fait-il que tant de monde savait?

La science ne progresse jamais par des bonds aussi spectaculaires que certaines manchettes médiatiques le laissent croire. Il y a des recherches préliminaires, des essais et erreurs, et surtout, des expériences sur des animaux. En l’occurrence, la technologie employée par les chercheurs chinois —et par ceux de Harvard— appelée CRISPR est testée depuis trois ans sur des porcs, des bovins et des souris, entre autres. Rien n’empêcherait en théorie de la tester sur des humains, expliquait le mois dernier Luhan Yang, une postdoctorante de Harvard, d’origine chinoise.

3. Spécifiquement, quelle est donc cette annonce cette semaine?

L’équipe du généticien Junjiu Huang, de l’Université Sun Yat-Sen à Guangzhou, a publié le 18 avril dans une revue peu connue —Protein & Cell—un article: ces chercheurs ont tenté d’introduire une modification génétique dans des embryons humains, dans le but de remplacer un gène responsable d’une maladie du sang, l’anémie de Cooley.

Or, il est important de souligner qu’ils ont tenté de modifier ce gène. Dans les faits, ils n’y sont pas arrivés, et ils sont encore très loin du compte. «Nous avons rencontré de sérieux obstacles», écrivent-ils.

Le gène «normal», l’équipe chinoise l’a injecté dans 86 embryons vieux de quelques jours; du nombre, 71 ont survécu pendant 48 heures; les chercheurs ont pu constater que le gène s’était implanté dans 26 embryons mais que seuls quelques-uns contenaient toujours le nouveau gène à la fin de la période. Pourquoi? On l’ignore. Il est question aussi dans l’article d’effets collatéraux, c’est-à-dire des mutations autres, apparemment introduites par cette manipulation.

Et quand bien même cela aurait-il fonctionné, il est question ici d’embryons non viables, c’est-à-dire qui n’auraient pas pu se développer au-delà de ces quelques jours.

4. Alors où en est-on après cette annonce?

Pour les plus virulents critiques, nulle part. Hervé Chneiweiss, directeur du comité d’éthique de l’Institut français de la santé et de la recherche médicale s’insurge dans Sciences et avenir :

 

Cela n'apporte strictement rien sur la connaissance du génome, sur le plan scientifique. C'est juste pour la prouesse technique. Or on peut bien faire n'importe quoi sur le plan technique, mais si cela n'a aucun intérêt scientifique, quel est le but ?

 

Junjiu Huang a précisé que l’article avait d’abord été soumis aux plus prestigieuses revues que sont Science et Nature, qui auraient toutes deux refusé de le publier, pour des raisons qui n'ont pas été précisées.

Tous les critiques ne sont pas aussi catégoriques. Certains voient un potentiel pour guérir des maladies héréditaires, mais aucun ne s’est risqué à donner un calendrier. Selon un reportage de Nature, au moins quatre équipes chinoises seraient engagées dans des travaux similaires.

Le journaliste scientifique Carl Zimmer en parle comme d’une expérience qui s’inscrit dans une évolution vieille de plus de 25 ans: la thérapie génique, ou ce rêve de pouvoir guérir une maladie en modifiant un gène défectueux.

À ses débuts dans les années 1990, on entrevoyait comme seule piste possible l’introduction, chez un adulte, d'un virus pour aller «livrer» le gène «réparateur». Aujourd’hui, la thérapie génique commence lentement à faire son chemin en médecine clinique. Mais il était écrit dans le ciel que le virus ne serait pas la seule façon d’aller réparer des gènes, le jour où la technologie permettrait de manipuler l’ADN avec davantage de précision. Cette technologie, les généticiens croient aujourd’hui l’avoir : c’est CRISPR.

5. Donc, c’est quoi, CRISPR?

En gros, c’est un scalpel biologique. Un outil qui, dans la nature, sert à corriger le génome avec une grande précision. Plus précisément, c’est un ensemble de molécules programmées naturellement pour aller se fixer sur un segment précis de l’ADN, et y faire la coupure appropriée. Le défi pour les scientifiques a donc consisté pendant des années à comprendre comment se fait cette programmation et comment on pourrait la réécrire en fonction de nos besoins.

La biochimiste californienne Jennifer Doudna, qui a été parmi les premières à en démontrer la faisabilité en 2012, a depuis accumulé les prix et récompenses.. Le Nobel a même été évoqué. De toute évidence, l’acronyme CRISPR va encore réapparaître en 2015.