Les parents le savent bien : les tout-petits ne respectent pas toujours les interdictions. Mais est-il exact que leur cerveau ne comprend pas la négation? Le Détecteur de rumeurs a fouillé le sujet.


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L’origine de la rumeur

C’est la psychothérapeute française Isabelle Filliozat qui a popularisé ce concept en 2011, dans son livre J’ai tout essayé. Selon elle, le cerveau du tout-petit ne traiterait pas bien la négation parce que cela nécessite deux étapes distinctes : construire l’image mentale, puis la nier. Ce processus serait trop complexe pour un jeune enfant. Par conséquent, si son parent lui dit « ne mange pas ce bonbon », il comprendrait « mange bonbon ».

C’est dans cette logique que certains sites d’éducation proposent d’éviter les négations pour rendre les consignes efficaces. Par exemple, sur le site Éducatout, on peut lire :

Enlever toute forme de négation et exprimer ce que l’on doit faire au lieu de ce qui n’est pas permis :

« On marche » au lieu de « On ne court pas »

« On regarde avec les yeux » au lieu de « On ne touche pas ».

 

Différents types de négation

Les phrases négatives semblent effectivement plus difficiles à comprendre. En 2013, des chercheurs de l’Université Stanford ont présenté des personnages tenant différents objets dans leurs mains, à des enfants de 2 et 4 ans. Ils leur ont demandé de regarder le « garçon qui n’a pas de pomme ». Résultat : tous les enfants fixaient d’abord celui avec une pomme. Mais à partir de 3 ans, leur regard se tournait ensuite dans la bonne direction.

Ce type de phrase est toutefois assez complexe d’un point de vue syntaxique et nécessite un certain niveau d’abstraction pour être comprise. Ce n’est pas le cas de toutes les phrases négatives. Par exemple, un rejet ou une interdiction peut se faire en quelques mots : « Ne touche pas. » La non-existence est aussi facile à exprimer : « Pas de jus ! »

Bien que les phrases négatives demandent plus d'efforts aux tout-petits, la recherche démontre en fait que les enfants comprennent assez rapidement l’interdiction et la non-existence. Dès l’âge de 12 mois, ils utilisent la négation pour les exprimer. La compréhension des phrases négatives plus complexes comme « ceci n’est pas une pomme » se développe seulement après 2 ans.

L’importance du contexte

En 2018, les mêmes chercheurs ont publié des résultats qui démontrent que les enfants comprennent plus facilement les phrases négatives si le contexte s’y prête. Par exemple, ils ont présenté à des enfants quatre personnages : trois avaient les mains vides et le quatrième, nommé Abby, tenait un chat. Lorsqu’ils demandaient aux enfants si la phrase « Abby n’a pas de pomme » est vraie, la majorité répondait qu’il s’agissait d’une erreur.

Selon les scientifiques, même si la phrase est vraie, elle semble bizarre dans la situation, d’où la confusion des enfants. D’ailleurs, lorsque tous les personnages tenaient une pomme à l’exception d’Abby, les jeunes n’avaient alors aucune difficulté à conclure que la phrase est vraie.

Par ailleurs, une étude réalisée en 2019 par des chercheurs de Toronto a conclu que les enfants de 2 ans réussissent à utiliser des phrases négatives pour raisonner. Par exemple, si on leur dit « le jouet n’est pas dans le sac », les tout-petits chercheront ailleurs pour le trouver.

Pas seulement une question de langage

Pour comprendre la difficulté des tout-petits à suivre des consignes, il ne faut pas se limiter au langage, mais aussi étudier la capacité de l’enfant à contrôler son comportement. Cette habileté commencerait à se développer autour du premier anniversaire. Des chercheurs de l’Iowa ont même écrit dès 1998 que des enfants de 8 à 10 mois respectaient des interdictions simples comme « Ne touche pas à la plante ».

En 2001, une étude a toutefois observé ce que tout parent aurait déjà pu dire aux chercheurs: certaines consignes sont plus faciles à respecter que d’autres. En observant les interactions entre de jeunes enfants et leur mère, ces chercheurs ont remarqué que les tout-petits respectaient davantage les interdictions (« Ne touche pas à la plante ») que les demandes de coopération (« Range tes jouets »).

Selon ces chercheurs, les demandes de coopération et les interdictions font appel à des processus mentaux distincts. Dans le cas d’une demande de coopération, l’enfant doit à la fois exécuter l’activité qui ne lui plaît pas et contrôler son désir de faire autre chose. Alors que pour une interdiction, il n’a qu’à se retenir de poser un geste attirant, ce qui peut être accompli en s’occupant avec autre chose.

 

Verdict

Certaines phrases négatives sont effectivement plus difficiles à comprendre pour les jeunes enfants. Toutefois, le contexte dans lequel elles sont utilisées et la façon de les exprimer peuvent en faciliter la compréhension.

 

Photo : Karisa Studdard / Pixyorg